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A La Colline, Data Mossoul frappe fort et questionne loin

C’est dans la petite salle de La Colline que se joue actuellement un grand spectacle, long dans sa durée et déflagratoire dans sa portée. “Data Mossoul” brasse les sources et les époques, agrège des enjeux et sujets d’une actualité fracassante et force l’admiration par l’ampleur épique et fictionnelle qu’il déploie autant que par son ancrage dans l’Histoire et le réel. 
Joséphine Serre. Retenez son nom car cette comédienne, metteuse en scène et autrice de ce puissant “Data Mossoul” qui redonne au théâtre narratif et épique ses lettres de noblesse autant que sa faculté confondante à embrasser le réel, a des choses à dire et à partager qui nous concernent indubitablement. Il y a dans ce spectacle porté par une distribution homogène et remarquable (dont Joséphine elle-même) une flamme, une intelligence, une matière à penser qui nous emmène loin, et l’élan véhiculé par ce récit et son incarnation scénique s’imprègne en nous durablement. D’autant plus que le pari était risqué, le défi de taille, car les thématiques dont s’empare le spectacle ressemblent à un terrain miné, parsemé d’écueils et de pièges à éviter. Comment faire matière théâtrale de ce qui est par essence virtuel, à savoir le big data ? Comment évoquer le Moyen-Orient depuis l’Occident sans risquer un point de vue pétri de mauvaise conscience, de leçons moralisatrices ou de préjugés stériles ? Joséphine Serre a trouvé son créneau et elle le tient de bout en bout avec maîtrise et ardeur : faire fiction de ses questions, opter pour le souffle du récit et ses infinis terrains d’exploration pour développer, dans la traversée des époques, dans la transversalité entre fiction et réel, dans les croisements de sources et les associations de l’imaginaire, une réflexion passionnante sur la mémoire, les traces et l’Histoire, l’impermanence et la permanence, avec l’écriture comme fil conducteur, et interroger l’avenir, le nôtre, celui de nos enfants, avec une gravité intense mêlée de saillies humoristiques et de personnages à fort tempérament qui marquent longtemps.

C’est ainsi que “Data Mossoul” se diffracte en plusieurs figures phares : une pointure informatique, ingénieure du web qu’un centre data de la Silicon Valley mandate pour effacer des pages obsolètes archivées sur internet, une archéologue exhumant à Mossoul des tablettes d’argile millénaires et autres reliquats antiques menacés, pour les soustraire aux destructions de Daesh, un bibliothécaire utopiste, glaneur d’écrits de toute facture, les collectionnant secrètement comme on pratique un acte de résistance interdit, et le dernier empereur assyrien, Assurbanipal, lettré notoire, fondateur de la première bibliothèque de l’humanité à Ninive, cité antique de Mossoul. Trois strates temporelles, trois civilisations, allant du passé avant notre ère au futur proche, trois destins aux prises avec le contexte géo-politique et économique de leur époque. L’intrigue alterne ses différentes lignes narratives dans un jeu d’échos passionnants, la mise en scène en découle avec fluidité et orchestre dans une belle organicité les multiples strates spatio-temporelles du récit, les comédiens et tout particulièrement les comédiennes portent leurs différents rôles avec une énergie et un engagement communicatifs. Joséphine Serre nous entraîne dans un monde parallèle, le théâtre, qui est aussi le nôtre, et nous percute de plein fouet de toute sa puissance réflexive, de tout ce qu’elle vient éclairer en nous sur des enjeux déterminants liés à notre inscription irrémédiable dans le temps. Et l’écrit, plus que jamais à nos yeux, se dote d’une valeur qui n’a pas de prix : la transmission. 

Par Marie Plantin

Data Mossoul
Du 18 septembre au 12 octobre 2019
A La Colline
15 Rue Malte Brun
75020 Paris
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