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Yoann Bourgeois fait entrer les arts du cirque à la Scala

La Scala, nouveau théâtre parisien très attendu, a ouvert ses portes le 11 septembre dernier avec un spectacle de Yoann Bourgeois. On a été tester, on a été conquis.
C’est notre première fois à la Scala et, comme pour chaque première fois, l’attente est grande, la curiosité aiguisée, l’excitation, enfantine et prompte à s’émerveiller. On en rêvait de ce nouveau théâtre parisien bâti sur les décombres d’un ancien café-concert devenu cinéma porno un temps, temple du divertissement populaire et canaille. Et voilà qu’on y est. Que l’on arpente, yeux grands ouverts, son hall d’entrée, ses escaliers, ses paliers, attentif au mobilier brut et délicat conçu par Richard Peduzzi, aux lignes simples et tranchées, témoin d’une évidente volonté d’ensemble de tendre à l’épure, à l’élégance discrète. Pas de doute, le bâtiment est contemporain. Nulle trace ici de théâtre à l’italienne, de dorures et d’ornements baroques. Seul le fameux bleu Scala a été gardé, ce bleu-gris sombre et pénétrant qui enveloppe dès l’entrée et propage son aura de mystère, cette sensation de boudoir obscur. On entre dans la salle, on s’installe sur des fauteuils rabattables, comme au cinéma, l’assise est agréable, refuse tout avachissement, incite à une tenue du corps en éveil, aux aguets face à la scène. Les jambes ont enfin de la place pour respirer, comparé à nos théâtres datant des siècles passés. Dieu soit loué. Et l’inclinaison de la salle fonctionne merveilleusement avec la position du plateau. Si les espaces de déambulation à l’extérieur sont légèrement oppressants du fait de la couleur très opaque qui boit la lumière et de la faible hauteur sous plafond, la salle déploie son volume et son soin accordé au confort du public. Le bleu s’y fait plus intense, et l’habille entièrement. Quant au plateau, il s’offre là, frontal, majestueux, large et profond, immense, dans le décor du spectacle de Yoann Bourgeois qui ouvre la saison et porte le nom du lieu qui l’abrite et lui a fourni sa raison d’être : “SCALA”.

D’emblée on est frappé par ce décor, happé par sa force mystérieuse, par ce jeu de miroir qui s’opère avec la salle, l’escalier central venant prolonger la pente des gradins en sens inverse. Le nom du théâtre a donné son nom au spectacle. L’architecture de la salle a donné l’orientation scénographique du décor et sa couleur, bleu profond. Le décor impacte le corps des interprètes-acrobates et dans l’interaction des deux, c’est un monde sens dessus-dessous qui advient, où le rêve et le réel s’interpénètrent. Avec son grand escalier ne menant nulle part, son coin cuisine à droite, sa chambre à coucher à gauche, ses portes de chaque côté, c’est un appartement diffracté qui est ici symbolisé, le réel n’étant présent que par évocation. Un lit, une table, des chaises, un buffet, des cadres au mur, un poste de radio, chaque objet fonctionne comme la quintessence du quotidien, l’émanation de nos cadres de vie. Nul réalisme ici mais bien plutôt une dimension surréaliste très prégnante (on se croirait un peu dans un tableau de Chirico), où l’absurde surgit à chaque instant, où les corps rebondissent sur des trampolines qui les propulsent en l'air, dans une troisième dimension qui est celle du rêve et de l'inconscient. Le vide et l’abîme menacent sans cesse le plancher, l’au-delà des portes. Rien n’est sûr. Tout peut s’écrouler à tout moment, le décor se démantibule, des trappes s’ouvrent de partout et sans prévenir. Les neuf habitants, intermittents et interchangeables, de cet appartement no man’s land font corps avec ce décor animé, reflet, qui sait, de leurs chamboulements et effondrements intérieurs. Tels des clones, vêtus à l'identique, ils se croisent, se rencontrent, se quittent, dans un mouvement continu d’allées et venues. Sans arrêt éjectés, défiant la gravité, ou aspirés par le plancher, ils semblent se démembrer autant que le mobilier. C’est un va-et-vient permanent qui emporte le spectateur dans un univers onirique où chutes et rebondissements se font perpétuellement écho, où ascensions et dégringolades s’enchaînent en un cycle fatal.

La magie et la poésie sont au rendez-vous quand bien même on se dit que la dramaturgie aurait pu être plus tendue et cheminer progressivement vers la scène de l’escalier qui est une apothéose et aurait constitué une fin bouleversante. La chorégraphie des corps y rejoint des sensations métaphysiques. Virtuosité et rêve ne font plus qu’un. Sisyphe n’est pas loin, avec son rocher. On en a des frissons rien que d’y repenser.

Avec “SCALA”, Yoann Bourgeois fait entrer les arts du cirque à la Scala. En les tressant magistralement avec des corps dansants, en créant des images à forte théâtralité, flirtant avec le burlesque muet et une vision beckettienne de l’existence, ce premier metteur en scène programmé dans les lieux donne le coup d’envoi d’une saison prometteuse, accessible et exigeante, sous le signe du rêve, de la poésie et de la philosophie.

Chapeau bas.

Par Marie Plantin

SCALA
Du 11 septembre au 24 octobre 2018
A la Scala
13 Boulevard de Strasbourg
75010 Paris
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