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Transe amoureuse sous la plume de Faulkner

“Les Palmiers Sauvages”, avant d’être un spectacle brûlant de Séverine Chavrier, est une nouvelle de William Faulkner. Une fuite amoureuse sans retour qui ressemble à une quête d’absolu. Reprise en ce moment au Monfort de cette création fiévreuse qui vient questionner la passion en son cœur.
Quand Séverine Chavrier s’empare d’un texte, littéraire ou dramatique, d’une matière orale, ce n’est jamais avec le dos de la cuillère. C’est toujours tout entière qu’elle s’y commet et dans le hiatus entre l’œuvre originelle et sa transposition scénique palpite sa vision au présent, sa vive intelligence, une intensité folle, un goût d’absolu. Avec “Les Palmiers Sauvages”, la metteure en scène (directrice du Centre Dramatique National d’Orléans) prend le parti d’adapter une nouvelle de Faulkner enchâssée dans une autre, le tout répondant au titre “Si je t’oublie, Jérusalem”, une histoire d’amour fusionnelle et sacrificielle, jusqu’au-boutiste et abyssale. En un mot, fatale.

Tout se joue d’emblée, dans l’immédiateté de la rencontre, sans préliminaires, sans paliers. Tout est là, le début et la fin de l’histoire, dans l’irréversibilité du coup de foudre. Dans son instantané. Un homme et une femme se rencontrent. L’amour les foudroie au sens propre du terme, lie leurs destins à jamais. Elle a un mari et deux enfants, il est comme un enfant, vierge d’aimer, une oie blanche face à la vie. Ils se sauvent ou se perdent, c’est selon. Qui de Faulkner ou de Séverine Chavrier est le plus romantique ? Ici l’amour est un combat, on aime coûte que coûte, envers et contre tout. On s’y jette corps et âme. On y croit malgré tout. On s’acharne. Pour en être digne. A la hauteur de sa transcendance. Est-ce que ça ne vaut pas la peine d’être vécu, pareille expérience ?

Faulkner ancre son histoire dans une réalité forte, celle de l’Amérique des années 30, et le spectacle de Séverine Chavrier s’y glisse sans chercher ni la reconstitution ni le réalisme car l’enjeu est ailleurs. Son spectacle revient questionner, comme le texte le fait, la passion, son intimité, sa déraison, sa flamboyance, sa durabilité, sa viabilité, dans un contexte économique où l’argent fait foi et dicte son impitoyable loi. Travailler à aimer, aimer travailler, recoller les morceaux. Le déroulé de l’intrigue, limpide, suit le cours de la chronologie et inscrit l’amour dans une temporalité inévitable, celle des provisions qui s’amenuisent de jour en jour, celle du salaire qu’il faut gagner à la sueur de son temps, au risque de se perdre, celle de l’enfant qui s’annonce alors qu’il n’est pas désiré. Est-ce que l’amour peut vivre en vase clos ? Est-ce que l’amour peut s’épanouir dans le monde ? L’amour ici est une donnée vitale, une religion, une philosophie existentielle et nos deux personnages s’y adonnent comme on accueille un miracle qui advient. Ils abdiquent, s’y révèlent et s’y consument.

On glisse dans le récit comme dans un éboulement de terrain, rapidement, sans frein. Le début du spectacle cristallise dans la vitesse l’enchaînement des faits, comme pour mieux aller droit au but : la vie à deux. Laurent Papot et Deborah Rouach, volubiles, impétueux, fragiles et puissants, magnétiques et magiques, incarnent ces amants éperdus, sauvages et enfantins, ce couple de théâtre bouleversant, rendu mythique par le traitement qu’en propose Séverine Chavrier qui focalise sa dramaturgie sur le rapport amoureux, sa bulle, son cocon, et l’interaction avec le réel. A travers ce couple, elle cherche à s’approcher au plus près de l’état amoureux. Son émerveillement, le choc primitif, le corps à corps, la circulation de l’un à l’autre, l’irréductible altérité, la tentation fusionnelle et l’ancrage dans le monde. La scénographie, pluralité d’espaces réunis en un seul, participe du traitement temporel du récit. Tout est là d’emblée, à vue, immuable et mobile à la fois. Les lits sont autant le lieu de l’amour physique, du sexe trampoline que la prison du couple, des rôles qui se dessinent quand bien même tout est fait pour l’éviter. “Je suis devenu un mari” dit l’homme, comme un constat amer. Est-ce que les rôles nous rattrapent ? Est-ce qu’on finit par tous se ressembler ? Est-ce qu’un amour en vaut bien un autre ?

Séverine Chavrier opte pour une esthétique de la fragmentation, très cinématographique, où le montage donne le rythme du récit, diffracte la narration. Le temps se dilate ou se rétracte, les fondus au noir sont des gouffres entre les scènes, la vidéo, qui s’invite avec parcimonie, nous offre la mer et sa fougue, l’horizon, malgré la descente aux enfers qui s’annonce. L’environnement est hostile, le décor heurte les corps, souvent nus ou dénudés, originels, vulnérables autant que vigoureux, le réel les malmène, et l’ébranlement de la relation va de pair avec l’effondrement du décor. Les objets chutent inexorablement dans le théâtre de Séverine Chavrier, la vaisselle finit en miettes, le chaos est la norme et la forme la plus proche du vivant. L’humour s’invite toujours, même dans le sanctuaire du drame, dans un souci de porosité qui envahit tout jusqu’à la perméabilité scène/salle, discrète mais juste.

Le texte de Faulkner se fond dans l’ensemble et chaque phrase résonne longtemps, percute profond. Comme toujours chez Séverine Chavrier, le son et la musique ne sont pas anecdotiques mais partie prenante de la création. Tout fait sens et chaque élément participe du tout. C’est beau, ça palpite, c’est tragique mais pas désespérant. Au contraire. Il sourd de cette création brûlante une énergie criante. 

Le spectacle se joue dans le cadre de la programmation du Théâtre de la Ville hors les murs.

Par Marie Plantin

Les Palmiers Sauvages
Du 5 au 15 décembre 2018
Au Monfort
106 Rue Brancion
75015 Paris
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