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Tiago Rodrigues et le tg STAN réinventent Anna Karenine aujourd’hui

Tiago Rodrigues et le tg STAN, main dans la main, s’emparent d’“Anna Karénine”, le célèbre roman de Tolstoï, pour nous en donner une lecture multiple et résonante puisque “The Way she dies” entremêle au plateau trois langues, le flamand, le portugais et le français. Et nous entraîne dans un jeu de traductions diffractées autant que dans les affres passionnelles de l’héroïne intemporelle.
A Paris, le Théâtre de la Bastille est leur QG, leur vitrine, leur maison, leur famille française. Tiago Rodrigues (auteur, metteur en scène, comédien et last but not least actuel directeur du Théâtre National de Lisbonne) et le tg STAN (collectif flamand qui place l’acteur et le texte au centre de la création) sont des habitués, des fidèles, des invités réguliers accueillis à bras ouverts et adoubés par le public, au rendez-vous, qui leur fait les honneurs, toujours renouvelés, de sa ferveur. Et pour cause. Chacun dans leur style, leur esthétique, leur démarche, cultive un théâtre sensible et subtile, perclu de touches d’humour toujours distillées avec tact, nourri d’un profond amour du verbe, de la littérature et du répertoire, aimant sonder la complexité humaine. Un théâtre de simplicité, entretenant un lien privilégié avec le romanesque et l’exploration des grands sentiments sans en passer par le recours à l’illusion théâtrale. Chez eux, le quatrième mur est friable et le rapport au public de proximité, gorgé d’accointances et de complicité.

Avec “The Way she dies”, c’est la première fois que Tiago Rodrigues et le tg STAN signent ensemble une création. Tiago a déjà travaillé avec les STAN (comme on les appelle familièrement) en tant que comédien. Mais il est ici, dans le cadre de ce projet un peu particulier, à l'origine du texte et pas au plateau. Le sujet, en l’occurrence "Anna Karénine", a été choisi collectivement. Tiago Rodrigues, fort de sa plume aguerrie par ses précédentes publications, a écrit pour l'occasion cette pièce palimpseste inspirée par l'histoire de l'héroïne de Tolstoï. Frank Vercruyssen et Jolente de Keersmaeker, piliers du collectif flamand, sont, quant à eux, sur scène et co-signent la conception du spectacle. A leurs côtés, Isabel Abreu et Pedro Gil, acteurs portugais. C’est donc un quatuor ou plutôt un duo de couples qui s’empare du plateau du Théâtre de la Bastille et nous entraîne dans un marivaudage sentimental où la gravité prime sur la légèreté. Ici, en ce territoire abreuvé à la source de ce roman phare de la littérature russe, les personnages sont si profonds que l’on peine à parler de personnages tant leur être tend à une universalité qui met en émoi toute la salle. Les enjeux abordés sont vus et revisités à foison par le théâtre et la littérature mais ils résonnent aujourd'hui et maintenant avec une telle justesse, une telle sensibilité, qu’on ne se lasse pas de se confronter aux méandres du cœur, à l’ennui véhiculé par la “vie normale”, au dilemme intérieur entre fidélité et désir, à l’attrait de l’inconnu, de l’autre, d’un avenir différent où le corps exulte et les sentiments palpitent. Le spectacle n’est pas une adaptation littérale du roman, loin de là, mais “Anna Karénine” nourrit ses intrigues entremêlées, hante ses personnages au point d’impacter leurs décisions et choix de vie, même radicaux. On pourrait dire que “The Way she dies” est en quelque sorte une émanation d’“Anna Karénine”, un prolongement, un écho au long cours porté par quatre comédiens magnifiques, tout en panache et vulnérabilité. Mention spéciale à Isabel Abreu, magnétique et divine, d’une élégance et d’une subtilité confondantes.

Et l’on retrouve là l’un des motifs forts qui parcourt l’œuvre de Tiago Rodrigues, la dilution de la littérature dans la vie, cette propension de l’écrit à se prolonger dans le réel, des romans à vivre dans nos têtes, des personnages fictifs à nous accompagner dans notre propre chemin d’existence. S’ajoute à cela la mise en perspective du roman via ses traductions d’une langue à l’autre, c’est là l’un des enjeux du spectacle, interprété en trois langues (flamand, portugais et français). “The Way she dies”, qui opte pour un titre en anglais, interroge le choix des mots, révèle les subtilités du langage et nous rappelle que toute lecture, y compris dans la langue originelle, est une interprétation. De même qu’au théâtre le spectacle existe et se révèle dans sa confrontation avec la pluralité des spectateurs. Toute œuvre d’art en elle-même est multiple et cette multiplicité est merveilleuse. Car elle est la garante qu’il n’y a pas de sens unique et figé. Que tant qu’il y aura des compréhensions et ressentis divergents, l’art ne sera jamais matière morte. Le théâtre de tg STAN et de Tiago Rodrigues ravive la joie de la langue vivante et des sentiments pérennes. Et nous donne envie de lire irrésistiblement !

Par Marie Plantin

The Way she dies
Du 11 septembre au 6 octobre 2019
Au Théâtre de la Bastille
76 Rue de la Roquette
75011 Paris
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