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Séverine Chavrier dynamite Thomas Bernhard

"Nous sommes repus mais pas repentis"… ou comment Séverine Chavrier jette un pavé dans la mare et nous submerge de son talent.
Avec "Nous sommes repus mais pas repentis" la metteur en scène Séverine Chavrier livre une version fracassante de la pièce de Thomas Bernhard, "Déjeuner chez Wittgenstein", dans une énergie belliqueuse foudroyante. Quand la raison rend les armes, le reste n’est que ruines mais sur les décombres d’un cerveau en surchauffe, la musique sauve les âmes et transcende la dynamique de la chute à l’œuvre dans ce spectacle tout de bruit et de fureur, brûlé par la violence interne et environnante, familiale, civilisatrice, historique.

Un frère et ses deux sœurs, l’asile en toile de fond, la famille au premier plan, à moins que les deux ne se confondent. On pourrait être en plein Tchekhov, à quelques détails près, car certains motifs s’en rapprochent, mais non, on est en territoire bernhardien, comprendre dans une pièce de Thomas Bernhard, "Déjeuner chez Wittgenstein", éventrée, farcie d’emprunts à d’autres pièces et romans de l’écrivain autrichien, le tout traversé, transpercé, perfusé du réel le plus contemporain, de l’ici et maintenant de la représentation. On est là dans une forme de palimpseste dramaturgique où se superposent des couches de matière, philosophique, dramatique, cinématographique, musicale, de références, de réverbérations. Bienvenue chez Séverine Chavrier, dans un théâtre gorgé de fantômes, de batailles et de défaites, là où la raison s’agrippe et vacille, tente de percer à nu nos vies démunies, de cracher des bribes de vérité, mais échoue sans cesse et dans son échec sème des étoiles, des fulgurances, des embrasements, des lambeaux de beauté brute et bestiale, balbutiante et tonitruante.

Sur le vaste plateau, tout objet devient projectile potentiel, arme de destruction familiale, bouc émissaire ou souffre-douleur. Les assiettes en prennent pour leur grade, plus habituées au marteau qu’à la fourchette et au couteau. Les disques volent et s’échouent au sol. Les livres s’empilent, ne tiennent pas en place, pris dans l’énergie fébrile alentour. La bibliothèque perd pied, la table s’éventre en trois tranchées cinglantes. Les accessoires ont leur propre trajectoire tandis que les comédiens interagissent avec. Tantôt ils arpentent des tapis de disques et d’assiettes brisées, chaussés de bottes militaires et coiffés de casques, tantôt ils vont se glisser sur les trois lits en fond de scène, comme échappés d’un conte de notre enfance. La guerre, les guerres, celles qui ont marqué au fer rouge l’Histoire de l’Europe, envahissent l’espace intime. En superposant des couches d’images, Séverine Chavrier non seulement fait sens mais va au-delà, là où justement le sens capitule. A l’endroit où poésie et musique s’accouplent et font brasier. 

L’harmonie est un leurre en ce lieu et Séverine Chavrier travaille ce motif à sa base, musicale. Le piano lui-même est éventré, cuisiné de l’intérieur, sans arrêt rempli de corps étrangers comme des virus intrusifs venant le contaminer, le désaxer de sa fonction première. On est là dans une esthétique du désaccord, du hiatus, de l’ébranlement, qui opère à bien des niveaux, perturbant le rythme même de la représentation. Et c’est cette cohérence dans le chaos qui donne à ce spectacle sa puissance. Ici la pensée infuse de partout, dans le corps des comédiens, dans le moindre accessoire et son usage, dans le décor tout entier, vidéos à l’appui, qui charrie du sens à l’infini. C’est un dédale, une comédie et une tragédie où les genres se transvasent l’un dans l’autre.

L’intensité et l’impasse de la pensée, la violence qu’est l’existence en elle-même, celle d’être au monde, deviennent palpables. Les corps se cabrent, se révoltent. Séverine Chavrier fait exploser les bonnes manières, les contraintes qui nous civilisent pour mieux faire advenir quelque chose de l’être au plus près de son néant, dans une esthétique cousue de paradoxes où l’effusion nait de la brisure. Détruire pour mieux cracher sa vérité et se rendre, pantelant et sublime. Et au bout de tous les contes, la musique, seul salut.

"Nous sommes repus mais pas repentis" est une claque, un cataclysme. Chapeau bas aux trois comédiens (Laurent Papot, Marie Bos et Séverine Chavrier elle-même) qui se donnent à corps et à cris.

Puissant comme la 9ème de Beethoven, rien de moins.

Par Marie Plantin

Nous Sommes repus mais pas repentis (Déjeuner chez Wittgenstein)
Du 13 au 29 mai 2016
Aux Ateliers Berthier
1 Rue André Suares
75017 Paris

Du 8 au 17 mars 2018
Au T2G théâtre de Gennevilliers
41 avenue des Grésillons
92230 Gennevilliers
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