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Roxane Kasperski transforme sa résilience en une matière théâtrale bouleversante

Il y a des spectacles qui vous broient et vous rendent à la vie dans le même mouvement. "Mon Amour Fou" est de ceux-là. Il se joue actuellement dans la Resserre, la petite salle du haut du Théâtre de la Cité Internationale.
C’est une rescapée qui se tient là, droite comme un arbre, les pieds enfoncés dans le sol, le corps vertical, tendu, prêt à en découdre avec le plateau, avec ce temps de la représentation qui va se transformer en traversée, voyage à rebours dans le tracé implacable d’une histoire d’amour fou, d’amour malade, d’amour impossible en somme. On est là, on l’attend au tournant, la comédienne et son histoire vraie, son vécu, son autofiction. On sait. On sait de quoi ça parle. Mais on ne sait pas encore comment elle va en parler, comment elle va en faire théâtre. Alors on vient voir, curieux de ce que ça donne, ce spectacle intime qui a bouleversé les spectateurs de la Loge en 2015. On marche sur des œufs, le sujet est casse-gueule comme on dit. On se raidit même un peu au début et puis on ne voit pas venir le moment où l’on bascule, le moment où l’on perd pied, le moment où l’on a le souffle coupé.

"Mon Amour Fou" est un spectacle bouleversant, un spectacle-bouleversement. Elsa Granat et Roxane Kasperski ont travaillé main dans la main. Elsa à la mise en scène, Roxane au jeu (en jeu pourrait-on dire, tant elle se met en jeu toute entière dans ce spectacle-don qui ressemble à une rédemption). Les deux à l’écriture, initiée par Roxane, puis retravaillée à quatre mains, en y amalgamant deux textes de l’homme en question, l’invisible qui prend tellement de place. Car outre le fait d’être beau, talentueux et charismatique, l’être aimé souffre de troubles bipolaires, terme médical, psychiatrique, pour identifier cette maladie mystérieuse et fluctuante, à facettes fascinantes et dangereuses, aux multiples manifestations. Cette maladie ingérable au quotidien, ce cycle constant de crises qui use l’entourage, les proches, et par-dessus tout, la femme, l’épouse, la moitié.

Comment ne pas devenir fou soi-même dans un tel contexte ? Quand l’autre est une bombe à retardement, un danger pour lui-même et pour les autres. Quand l’autre n’est plus dans la réalité mais pris d’accès longue durée d’élans et d’enthousiasmes hors norme, d’une capacité inimaginable à rester éveiller en continu, sans dormir, mu par un infernal sentiment de toute-puissance. Terrifiant dans ses actes insensés, abscons, grandioses et déments à la fois. Et pourquoi, en face, croire que l’on peut sauver l’autre et la relation quand tout crie à l’impasse ? Pourquoi ce besoin irrépressible de se prendre pour une figure romanesque ? Etre dans la mission humaniste autant que dans l’ambition de se hisser au rang des héroïnes de la littérature ?

L’écriture du spectacle, point central du témoignage, réussit le pari ardu d’aller au fond du vécu, du détail, de l’anecdote, tout en ne tombant jamais dans les clichés, la banalité  des faits ou l’impudeur. La comédienne s’interroge autant qu’elle se souvient, l’humour s’invite même, vient faire contrepoids à la rage et au désespoir et l’on salue l’actrice et la direction d’acteur, juste, sachant faire un pas de côté quand il le faut, prendre du recul ou lâcher les chevaux. Et nous, pauvres spectateurs abasourdis, pantelants d’écoute, sommes littéralement suspendus à ses lèvres, à ses mots, à ce rythme effréné qui nous assaille et nous pénètre en flèches douloureuses. Subjugués autant par la performance dramatique que par la force de vie et de résilience de celle qui nous transmet son expérience.

Et c’est fou comme avec rien ou si peu, on est dans l’extrême, plongés jusqu’au cou dans les situations, les événements. On tremble, on s’effraie, on panique, le cœur sur le même tempo que ce débit d’urgence utilisé à bon escient. Sur le plateau, des sacs plastiques blancs, drainent des images  inhospitalières d’hôpitaux, d’ordonnances et de médicaments. Roxane Kasperski porte la première partie de la représentation une robe bleue qui l’encombre, traîne par terre, se répand, la suit comme son ombre, connotation évidente du poids que représente cette relation qui l’empêche plus qu’elle ne l’épanouit, du poids qu’elle s’est mis elle-même, consentante, sur les épaules. Mais c’est aussi le costume de la princesse, de la reine, de l’héroïne d’un autre âge, celle qui traverse les siècles, sur son statut-piédestal, auréolée des atours intouchables de la littérature ou du cinéma. Car la jeune femme noie son amour aveugle dans films et séries télé, et les projections vidéo viennent se superposer au décor nu de la scène, imprimer leur fiction dans la chair à vif du vrai tandis que la robe devient doudou de fortune pour se réconforter ou torchon pour hurler en silence. 

Avec son prénom d’amoureuse transie tout droit sortie du "Cyrano" d’Edmond Rostand, Roxane Kasperski réalise au bout de ce conte noir qu’est son histoire, qu’elle n’a pas besoin de s’inventer un rôle pour exister par elle-même et que la vie n’est finalement pas plus que cela, une somme d’instants simples où il fait bon mettre un pas devant l’autre, sans chaînes et sans entraves, sans attendre plus, sans chercher plus. Juste être, librement, qui l’on est, c’est déjà beaucoup. C’est tout, en fait.

Et l’on salue la capacité cathartique du théâtre, qui a ce don, quand il est fait avec justesse, sincérité et générosité, de panser les plaies autant que de livrer une vision plus ample de l’existence. Et l’on salue ce travail d’équipe remarquable, ce tandem de femmes, Elsa Granat et Roxane Kasperski, qui ont su transformer une matière de vie en un spectacle profondément bouleversant.

Par Marie Plantin

Mon Amour Fou
Du 6 au 21 novembre 2017
Au Théâtre de la Cité Internationale
17 Boulevard Jourdan
75014 Paris
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