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Rencontre solaire avec Catastrophe

Avec son nom d’apocalypse, Catastrophe ne sème pourtant pas le souffre et l’angoisse mais l’enthousiasme et l’intensité du présent. Le groupe sera sur la scène de la Gaîté Lyrique mercredi prochain, se partageant la soirée avec Forever Pavot. On a profité de l’occasion pour faire connaissance en prenant le temps.

On les a à l’œil depuis une tribune dans Libération en 2016. Un texte roboratif écrit (et si bien écrit) à plusieurs, pour dire tout haut ce qu’on pensait tout bas et même plus, et ouvrir un champ de possibles infinis et exaltants. Catastrophe est un appel d’air, le contraire d’un mauvais présage, Catastrophe fait des concerts spectaculaires et pas que. La musique est son principal langage, la scène sa raison d’être, le partage son état d’esprit. Catastrophe invente sans cesse, propose de nouvelles façons d’être-soi et d’être ensemble, entend agir à sa guise et mise sur l’imagination avant toute chose. Catastrophe est un pluriel nourri de singuliers. On a voulu les rencontrer, ils ont répondu à l’invitation. Blandine Rinkel et Carol Teillard D’Eyry, deux des membres du groupe, ont débarqué dans mon salon. Simplicité, disponibilité, confiance immédiate, on a abordé plein de sujets autour d’un café. C’était profond et joyeux, comme eux.

Alors comme ils ne font rien comme tout le monde, ou plutôt, tendent à ne pas refaire tel quel ce qui a déjà été fait, on s’est donné la liberté d’un entretien pas vraiment dans les formes, privilégiant les digressions, les sauts de mouton, les chemins buissonniers. Et comme s’il fallait couronner ce moment, le soleil s’est invité inopinément, nous a baigné et béni de sa splendeur. La pièce tout à coup inondée de son rayonnement. Carol a dit “une épiphanie”, Blandine a souri. On s’est tu. On a goûté la féérie. Et on a continué. On a bondi d’un sujet à un autre, on s’est servi des mots pour explorer...

Entretien magique avec deux êtres rieurs et réfléchis.

Se rencontrer

Blandine : On s’est rencontré de manière hasardeuse, on n’était pas tous amis au départ, on ne vient ni d’une même école, ni des mêmes villes. Initialement, le groupe était à géométrie variable, on a pu aller jusqu’à 15-20 personnes. Là on s’est fixé à 7. C’est un noyau qui s’est formé de lui-même, au fil du temps et des projets. Ce qui nous réunit, au-delà des spécificités et compétences de chacun, c’est surtout une sorte d’état d’esprit, un humour.

Se définir

Blandine : Qu’est-ce que Catastrophe, c’est la question à laquelle on essaie de répondre en faisant des choses. On s’efforce de ne pas y répondre a priori. C’est un groupe de jeunes personnes qui cherchent à explorer des possibilités du réel par la musique, le texte, la scène, le street art un jour s’il le faut. Qui cherche à ne rien s’interdire aussi. On explore.

Se nommer

Blandine : Je ne sais plus qui a lancé “Catastrophe” mais ça nous a fait rire et on s’est dit que c’était bon signe. C’est drôle d’appeler un projet tout neuf, auquel on croit, “Catastrophe”. A posteriori on a trouvé des raisons plus profondes, notamment que “Catastrophe” en grec signifie le “bouleversement” : quelque chose se passe. “Catastrophe” c’est la crise et les crises sont sans doute les moments les plus intéressants dans la vie, parce que tout est en l’air. Et puis ça nous excite aussi de prendre un mot anxiogène et d’essayer de le retourner, le raviver, c’est intéressant de commencer un projet en partant d’emblée de quelque chose qui coince.

Agir

Carol : Pour l’instant notre terrain d’action se situe au niveau artistique mais ce ne sera pas toujours obligatoirement le cas, l’idée étant de trouver le médium et la voie d’expression la plus juste pour formuler le mieux notre propos ou l’action qu’on a à faire. Si un jour on se rend compte que la musique ne nous permet plus d’être juste dans ce qu’on veut faire ou dire, ce sera autre chose. Ça peut être toutes les manières de rendre le réel poétique, de le tordre. L’idée pour nous c’est d’arriver à créer quelque chose de cohérent et d’articulé, quelque soit le médium choisi.

Blandine : Ça peut être des événements aussi, ça nous excite par exemple de créer des “happenings” même si je n’aime pas trop le mot. Pour la vidéo de “Nuggets” on a rassemblé des gens, des inconnus qui ne s’étaient jamais vus, dans un hangar, et on a mis en place un protocole pour qu’ils s’échangent des secrets. C’est ensuite devenu un clip mais quand on a fait l’expérience, on n’a pas triché, c’était vulnérable et incertain, on y a passé la journée et les gens se sont réellement rencontrés. Il y avait une fin artistique, oui, mais je crois que l’enjeu de Catastrophe est un peu plus — je vais me risquer au mot même s’il est un peu pompeux, un peu grand — « existentiel ». Il ne s’agit pas de faire juste des beaux objets, mais de vivre des choses excitantes et rares.

Investir des espaces

Carol : On a joué dans des endroits variés, parfois aux antipodes les uns des autres. Sous chapiteau,  dans des clubs, des musées, au cabaret de Madame Arthur, à la Maison de la Poésie… Et pas qu’en France. On aime beaucoup diversifier les lieux, il n’y a pas de lieux que je ne nous vois pas investir. On a très envie de jouer par exemple sur une aire d’autoroute. Il y a encore des lieux qui ne nous sont pas du tout accessibles et qu’on aimerait vraiment habiter parce que ce sont des espaces spectaculaires qui ne sont jamais investis et qui sont d’une poésie parfois incroyable.

Surprendre

Blandine : Pour nous, investir des lieux inattendus va dans cette logique de mettre à mal les préjugés, ce que j’entends par pré-jugé c’est son sens premier, juger avant d’avoir vu. A priori quand on va voir un concert, on est rassuré, on sait exactement ce qui va se passer, qu’on va être dans le noir, debout, bière à la main. Or ça nous excite assez, en déplaçant l’endroit du spectacle, de voir que les gens sont déstabilisés, un peu plus nus. Mettre la lumière sur le public, demander aux gens leurs peurs, poser des questions… On essaye de mettre en difficulté la position du spectateur.

Carol : En fait ça va un peu dans le sens de se remettre dans un contexte et de considérer le public qu’on a devant nous non pas comme UN public mais CE public qui est une somme de sensibilités individuelles.

L’humour


Blandine : Bertrand Burgalat, le producteur du label [Tricatel, ndlr] dans lequel on est, disait que ce qu’il avait voulu avec ce label c’était réunir des gens qui soient compétents dans ce qu’ils font — mais avec une certaine nonchalance. On aimerait parvenir à ça, à ce qu’on oublie la technique et à ce qu’on retienne la nonchalance. Ce qui est drôle c’est que c’est le propre de la comédie-musicale, cette impression que tout est extrêmement fluide et facile alors que c’est hyper technique. On travaille justement sur une comédie-musicale.

L’imagination

Blandine : Mettre l’imagination au centre reste notre priorité. Comme tout le monde on est inquiets, politiquement, économiquement, artistiquement aussi — mais on essaye de garder en tête que tous les humains ont un truc incroyable dans le cerveau qui est la capacité d’imaginer.

Carol : Oui, il s'agit de ne pas mépriser le réel. C’est plutôt qu’on fait un pas de côté, en restant toujours bien ancré dans le sol.

Les modèles

Carol : On a été voir tous ensemble le concert de David Byrne et ça rassemble énormément de choses qui nous touchent et de directions qu’on prend. Ce qui nous apporte beaucoup d’humilité parce que c’est très bien fait, très poétique, débordant d’ingéniosité tout en étant dans l’épure complète, c’est d’une énergie vitale folle, ça va à l’essentiel, la liste est vraiment longue. On est ressorti de ce concert bouleversés, galvanisés aussi.

Blandine : Oui c’était bouleversant mais pas paralysant ou même asphyxiant, il y a des choses qui bouleversent et qui laissent les bras ballants mais là vraiment pas, c’était totalement énergisant. C’est rare de se sentir puissant au sortir d’un concert. C’est exactement ce à quoi on aimerait parvenir.

La scène


Blandine : C’est là que ça se joue, pas tout à fait dans le livre ni dans l’album mais sur scène. Tout y est intriqué, la musique, les mots, le sens, la présence. On essaie de s’adresser aux gens vraiment, de les regarder dans les yeux, de ne pas faire comme si tous les publics étaient interchangeables et comme si toutes les salles étaient les mêmes. Il y a de la danse aussi, on commence tout juste… Et on aimerait bien développer la manipulation d’objets, qu’il y ait aussi un aspect magique. En fait, on essaie de surprendre le public par tous les moyens. Et de nous surprendre nous aussi parce que quand on est trop sûr de soi, quand on fait les petits malins, quelque chose se perd. On ne peut pas être trop systématique sinon la force même de ce qu’on fait se perd.

L’écriture, le goût du mot juste

Blandine : C’est une petite névrose, je suis vraiment obsédée par l’idée du mot juste : il existe un mot juste, il faut le trouver. Du coup, c’est hyper important, sur scène, qu’on ne soit pas frustré à ce niveau. On travaille ce qu’on dit. C’est quand même fou, quand on y pense, d’avoir un espace pour soi. Des gens qui viennent vous écouter. Quand on y réfléchit, c’est une chance folle — et c’est aussi une responsabilité. Donc pour moi c’est primordial de faire tout ce qu’on peut pour être juste.

Carol : C’est très facile à oublier d’ailleurs, cette responsabilité. Quand tu es à un mètre au-dessus des gens, que tu es baigné de lumière, c’est très facile d’oublier qu’en effet tu as une responsabilité immense face aux gens qui viennent pour nous. Alors on essaie le plus possible d’être autocritique. C’est très dur, c’est pour ça qu’on s’aide entre nous. Et comme on commence à se connaître on parvient à prendre soin de l’autre tout en lui disant la vérité.

Le ridicule

Blandine : Le ridicule est central dans ce qu’on fait mais notre but n’est pas d’être ridicule à tout prix. Plutôt d’être fidèles à ce qui nous traverse. Et ça, au risque du ridicule. On ne se fout pas du regard des autres : il nous importe. Mais on ne voit pas le ridicule comme un obstacle. Quand on est ridicules c’est que quelque chose se passe. On essaye de ne pas se carapacer. Et puis je pense que d’une certaine manière, on a pas mal d’ambitions, on est excités à l’idée de faire des choses… Il y a bien sûr quelque chose de ridicule dans ce désir un peu démesuré, parce que, selon un certain point de vue, on s’en rend bien compte, ce qu’on fait est dérisoire. Mais l’idée c’est d’essayer les idées qui nous passent par la tête. Peut-être y’a-t-il un problème avec "la sincérité" aujourd’hui (regardez : aussitôt, je mets des guillemets). Une suspicion autour de la foi.

L’enfance


Carol : Sur scène, on essaie de retrouver un état d’enfance. Il se trouve que le siège des peurs dans le cerveau, est situé là devant, juste derrière le front. Dans l’enfance, ce qui génère la peur ce sont des connexions de neurones entre eux et quand on est enfant on en a beaucoup mais qui sont très fragiles, qui disparaissent très facilement, ce qui explique qu’un enfant souvent n’a pas beaucoup d’inhibition, il a des peurs mais elles disparaissent facilement, il peut les braver. Et au fur et à mesure de la construction du cerveau, les connexions se font de plus en plus rares mais par contre elles se solidifient. Donc nos points d’effroi se cristallisent et la sensation de peur augmente. On a peur de moins en moins de choses mais intensément, et de manière verrouillée. C’est contre ça qu’on essaie de lutter. Donc retrouver un état d’enfance c’est aussi arriver à se dire que ces connexions ne sont pas si verrouillées, qu’il y a moyen de les débloquer.

Blandine : Oui et "l’enfance" est très présente, même (et surtout) entre nous, on est très joueurs, souvent agressifs aussi. Quand les adultes parlent de l’enfance, souvent ils la figent et l’esthétisent comme quelque chose de gentil. C’est un malentendu ; l’enfant n’est pas du tout gentil : il est sauvage, indiscipliné. L’enfance, ce n’est pas sucré, pas rose du tout. Adulte, on projette sans doute cette manière de voir pour se rassurer. Mais aller traquer l’enfance en soi, ce n’est pas une manière lisse de vivre, c’est faire des choses “qui ne se font pas”… et poser des questions aussi. C’est une chose qui m’alarme dans l’âge adulte : l’amoindrissement du nombre de questions qu’on pose. Plus on grandit plus le taux de questions s’amenuise ; on pourrait sans doute faire un graphique pour le montrer. Arrive-t-il vraiment un âge où on n’a plus de questions à poser ? L’état d’enfance, c’est sans doute un état qui questionne tout, tout le temps.

Carol : L’enfance, c’est surtout un être-au-monde très disponible. C’est vraiment une question de disponibilité, d’ouverture, ça rejoint ce qu’on disait sur la scène, c’est ce qu’on essaie idéalement de provoquer chez les gens, un état préexistant d’ouverture. Si les gens sont ouverts, ils accepteront qu’on soit juste, pas juste, ridicule ou pas. C’est aussi ça malheureusement l’écueil de l’âge adulte, les certitudes. Le prisme se referme. Avec Catastrophe, on essaie, comme on peut, de ré-ouvrir le spectre.

Blandine : Il y a une phrase de Breton qui dit : “Je n’attends rien que de ma disponibilité à l’égard des autres êtres disponibles, que cette soif d’errer à la rencontre de tout”. Il y a sans doute de ça : on n’attend rien que de notre disponibilité à l’égard des autres êtres disponibles. Et la scène, la musique, c’est un prétexte à la rencontre.

On s’est quitté en se donnant rendez-vous dans cinq ans. Histoire d’engranger du vécu, des expériences, des tentatives, des échecs et des exploits. Faire le point, se regarder évoluer, prendre le temps de se parler. Vraiment. Les yeux dans les yeux. En attendant, rendez-vous le 19 décembre à la Gaîté Lyrique, soyez disponibles et ce sera parfait. Pour le reste, laissez-vous transporter.


Propos recueillis par Marie Plantin

Catastrophe et Forever Pavot
Le mercredi 19 décembre 2018
A la Gaîté Lyrique
3 bis Rue Papin
75003 Paris

Livre : “La Nuit est encore jeune” Editions Pauvert
Album : “La Nuit est encore jeune” Tricatel
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