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Plongée romanesque dans l’Apartheid via le destin individuel d’un homme intègre

Plongée dans le contexte de l’Apartheid en Afrique du Sud via le destin d’un homme noir confronté à la ségrégation raciale de son pays, “Au plus noir de la nuit” est un spectacle dense et bouleversant, qui tire sa force d’un texte puissant, d’une équipe de comédiens caméléons et d’une mise en scène huilée et rythmée.
C’est un travail remarquable qu’a accompli Nelson-Rafaell Madel en adaptant le roman d’André Brink, “Au plus noir de la nuit”, censuré à sa publication en 1974 en Afrique du Sud. Le pays est en effet encore sous le joug d’un régime d’Apartheid et son récit en est une dénonciation féroce et révoltée. On y suit le parcours de vie de Joseph Malan, depuis la solitude et l’obscurité de sa cellule où, la nuit précédant son procès, il se remémore sa vie. Son enfance à la ferme, sa condition d’homme noir martelée par sa mère, la possibilité exceptionnelle d’aller à l’école grâce au père d’un ami qui lui donne sa chance, sa découverte du théâtre qui se meut immédiatement en passion galvanisante, ses amitiés, son exil à Londres pour intégrer la Royal Shakespeare Company, son retour au pays pour y monter sa propre troupe itinérante, son histoire d’amour interdite avec une blanche, la censure, la violence d’une politique qui entrave les libertés individuelles…

Le récit est un compte à rebours, une grenade dégoupillée qui va vers son explosion fatale, une tragédie en puissance puisque la fin en est annoncée d’emblée. Nelson-Rafaell Madel a senti le potentiel dramatique niché dans le romanesque d’une œuvre qui place le théâtre au cœur de ses enjeux narratifs, au coeur des enjeux politiques puisqu’il y est raison de vivre et arme de résistance. Il en tire des scènes intenses, enchaînées sans temps mort, comme une urgence à vivre, à foncer vers son destin, fut-il funeste. Car nulle vie ne se justifie par sa fin et ce qui compte c’est la trajectoire que construit notre héros, son éthique qui ne faillit pas, son engagement ardent, la ligne qu’il s’est fixée et dont il ne démord pas. Cinq comédiens se partagent les rôles qui gravitent autour du personnage principal interprété par Mexianu Medenou. Tous ils portent ce spectacle en clair-obscur où l’on rit, où l’on frémit, où l’on pleure, avec feu et foi. Car ce théâtre-là se construit sans décor aucun, sur les épaules d’une troupe attachante dotée de personnalités marquantes empoignant un morceau de littérature palpitante. Lumières et costumes font le reste.

Sur le plateau dépouillé, l’ombre se dispute la clarté en un combat tendu et universel, qui est celui du cœur de l’homme, qui est celui de l’essence du théâtre. Ce récit est celui d’un homme préposé à rester invisible (“connais ta place”, lui enjoignait sa mère) parce que noir dans un pays ayant érigé la ségrégation raciale en système politique, qui choisit la lumière des planches et le répertoire dramatique pour s’exprimer, qui choisit de se montrer et de ne pas se taire. “La Vie est un songe”, “Hamlet”, “Antigone”… il empoigne chaque pièce pour mieux dénoncer l’étau qui se resserre de plus en plus. Mais ce qui le perdra définitivement c’est d’aimer celle à laquelle il ne peut prétendre, envers et contre tout. “Au plus noir de la nuit” est le parcours d’un homme qui traque la liberté d’être soi jusqu’au point de non retour.

Ce qui est très troublant, c’est que, malgré le contexte géographique et historique précis de l’œuvre, on se la prend en pleine face aujourd’hui en France et certaines phrases résonnent singulièrement en nous, viennent vivement percuter notre place dans le monde, nos luttes personnelles et collectives. Car “Au plus noir de la nuit” parle aussi et surtout de ce que c’est que tendre à être soi-même sans baisser la tête, s’inventer sa propre place plutôt que de suivre celle qu’on nous avait assignée d’emblée, croire que l’art peut changer les consciences et déplacer la donne. C'est stimulant et bouleversant.

Par Marie Plantin

Au plus noir de la nuit
Du 21 septembre au 21 octobre 2018
Au Théâtre de la Tempête
Cartoucherie
Route du Champ de Manoeuvre
75012 Paris
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