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Mettre en scène la mémoire ouvrière, la marotte de Fanny Gayard

Dernier volet d’une trilogie consacrée à la mémoire ouvrière, “Descendre du cheval pour cueillir des fleurs” confirme Fanny Gayard en metteur en scène à suivre de près.
A la tête de la Compagnie Sans la nommer avec ses acolytes Rose Guégan et Cédric Lansade, Fanny Gayard mène depuis plusieurs années, avec une conviction fédératrice et un enthousiasme communicatif, une recherche théâtrale exigeante et ardente sur la mémoire ouvrière et sa transmission. Avec “Descendre du cheval pour cueillir des fleurs”, elle boucle avec maestria une trilogie sur le sujet et aborde pour la première fois la forme fictionnelle quand les deux précédentes créations, “Maothologie” et “Usine Vivante” posaient l’énonciation de la parole à l’endroit du “vrai” dans une démarche documentaire apparente et assumée. Le réel était au coeur de ces deux spectacles concis et percutants, il en était la source, révélant sa portée historique autant qu’intime.

Contrairement aux deux premiers volets, les témoignages collectés pour la dernière pierre de l’édifice, ont ici été assimilés par la fiction conçue collectivement par la metteur en scène et ses trois comédiennes, parties prenantes de l’élaboration du récit (Rose Guégan, Jana Klein et Camille Plocki). Les trois actrices portent le spectacle avec une flamme vigoureuse et émouvante, et chacune existe puissamment dans le trio de soeurs qu’elles façonnent. Tchekhov est loin, malgré la référence qui pourrait faire croire à une filiation. Aucune de ces femmes n’est à la merci de son mari, aucune n’est passive et dans l’attente d’un avenir meilleur, aucune n’a le coeur en berne. C’est autre chose qui se joue sur ce plateau habillé d’une table et de quelques chaises pour tout mobilier. Ce n’est pas une histoire de sentiments, c’est une affaire de mémoire qui parcourt la pièce, et sur le fond et sur la forme, puisque ce que creuse et questionne avec obstination Fanny Gayard c’est cette zone de trouble et de trous dans la transmission de la condition ouvrière, du vécu ouvrier, et pour ce faire, elle construit son spectacle, dans sa structure narrative-même, sur le fonctionnement aléatoire de la mémoire qui ramène et ravive scènes et sensations du passé par vagues, au gré d’un paysage, d’un objet retrouvé, d’une conversation.

Chacune à sa façon, les trois soeurs, en revenant sur le lieu de leur enfance, dans la maison-mère qui fait toujours face à l’usine désormais démantelée où le père sacrifia sa santé comme tant d’autres, font un chemin personnel vers leurs origines, leur propre histoire, celle de la génération précédente. Au gré d’une malle récupérée à la cave, de photos dénichées dans un tiroir, de la voisine qu’on cuisine, ou d’une douleur qui surgit dans le corps à l’improviste, les souvenirs remontent à la surface et la voix des absents, des fantômes, s’incarne en creux dans la présence bien concrète des trois femmes. La grande Histoire se glisse dans la partie, la célèbre photo de Willy Ronis (celle de la déléguée syndicale Rose Zehner pendant une grève chez Citroën-Javel en 1938), l’expérience d’autogestion chez Lipp, la reprise du travail aux usines Wonder en 1968… La mythologie ouvrière, le sentiment communautaire, la solidarité des travailleurs autant que la réalité des tâches aliénantes qui entament l’intégrité physique de l’employé, les conditions de travail, la conscience de classe encrassante mais aussi la transgression de classe vécue avec tout le poids de la culpabilité par l’une des filles (on retrouve d’ailleurs à ce sujet des problématiques très présentes dans le roman d’Edouard Louis “En finir avec Eddy Bellegueule”), tous ces angles d’approche se télescopent, rebondissent, interagissent, au gré d’une narration diffractée, menée avec fluidité et dynamisme.

La circulation de la parole, la pluralité d’espaces et de temporalités convoqués sous nos yeux en un seul lieu, autour de cette table en bois solide et tangible qui participe pleinement de la dramaturgie du spectacle, tout concourt à raviver la mémoire d’un monde en déclin. Et si les témoignages et anecdotes glanés au fil des interviews en amont du plateau sont le socle du spectacle, la moelle de sa trame, le corps y est aussi passeur via l’interprétation remarquable de Rose Guégan, dont la gestuelle nous dit encore plus que les mots. La comédienne semble avoir incorporé physiquement cette matière première pour nous la rendre dans la densité de tout son corps compact et tendu, dégageant autant de puissance que de souffrance. On est soufflé par sa prestation qui ne fait pas d’ombre pour autant aux deux autres comédiennes qui trouvent chacune une autre couleur d’énergie pour caractériser sans caricature leur personnage. Toutes, elles brillent de justesse et d’un soleil intérieur qui irradie le spectacle.
 
Par Marie Plantin

Descendre du cheval pour cueillir des fleurs
Le 15 mars 2019, à 14h30 et 19h30
Le 16 mars 2019 à 19h30
A Anis Gras
55 avenue de Laplace
Arcueil
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