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Les images haptiques de Sally Mann révèlent leur beauté mystérieuse aux visiteurs du Jeu de Paume

“Mille et un passages”, tel est le titre de cette rétrospective consacrée à l’artiste américaine Sally Mann, exposition éminemment émouvante qui permet d’entrer de plain pied dans la démarche photographique de cette femme sensible mue par des questionnements sur son environnement et le goût de l’incertitude du résultat. Une centaines de clichés y entremêle intimité et Histoire avec une grâce envoûtante.
En noir et blanc essentiellement, en couleur rarement, les photographies de Sally Mann que l’on peut découvrir actuellement dans les salles hautes du Jeu de Paume irradient leur beauté argentique sans âge nimbée d’une sourde mélancolie et d’une sensualité jamais convenue, exhalent la douceur insouciante de l’enfance et l’abîme avec le monde adulte, la quiétude apparente de paysages peuplés des fantômes de l’Histoire, la complicité tendre des liens familiaux, la mort à l’œuvre en toute chose et le temps qui passe inexorablement. L’exposition se parcourt en cinq sections, selon des enjeux thématiques clairs qui permettent d’entrer dans les obsessions de l’artiste américaine née en 1951 et dont tout le travail s’ancre dans le Sud des Etats-Unis, en Virginie. Territoire originel ambivalent dont la nature sauvage est un paradis familial estival propice à l’épanouissement des enfants, à l’évasion imaginaire autant qu’à la jubilation des corps en liberté, cet état qui fut aux premières loges de la Guerre de Sécession porte aussi en lui les stigmates du conflit et l’empreinte encore fraîche de l’esclavage et de la ségrégation raciale. C’est cette dualité qu’explora Sally Mann au long de quarante ans de métier, photographiant d’abord ses trois enfants une décennie durant dans des mises en scène prégnantes, jamais confortables, un brin dérangeantes même parfois, sans jamais idéaliser ni adoucir l’âge dit “tendre”, avant de se tourner vers les paysages pour en révéler l’irrémédiable solitude et les inaccessibles secrets. Sous bois, cours d’eau, ruines, arbres, chacune de ses images est une invitation à la rêverie, une source de sérénité enveloppée d’une atmosphère d’étrangeté. Sally Mann arpente sa terre natale et interroge les cicatrices du paysage comme autant d’indices du passé. Un passé violent fait de batailles sanglantes et de domination raciale que l’artiste traque dans les recoins obscurs de la nature, dans sa propre histoire aussi, questionnant la place de sa nourrice noire au sein de la structure familiale.

Outre sa réflexion photographique, historique et géographique, Sally Mann expérimente une technique de tirage ancienne, le procédé du collodion humide sur plaques de verre, beaucoup utilisé au XIXème siècle, notamment pendant la guerre de Sécession, technique artisanale incertaine ne garantissant pas un résultat parfait, ce qu’affectionne en particulier la photographe, à l’affût des impuretés et autres défauts venant imprimer le tirage final et lui conférer un rendu inattendu. C’est ainsi que certaines images s’exposent mouchetées de points lumineux tels des astres célestes inondant le ciel ou striées de raies comme autant de scarifications du support ou bien encore nappées d’un voile de brume énigmatique. Et c’est tout le paysage qui crie son lourd héritage et dévoile ses fantômes, révélant ses blessures enfouies à l’objectif patient de cette artiste obstinée. Deux films complètent photos et cartels pour mieux entrer dans le processus de l’artiste et comprendre ses enjeux. 

Les dernières images exposées reviennent aux modèles familiaux des débuts, ses propres enfants devenus grands, que leur mère immortalise en des gros plans tactiles, isolant leur visage dans un cadre serré, à la manière des masques mortuaires. En parallèle, c’est le corps de son mari malade qu’elle fixe en le morcelant systématiquement pour mieux le rendre à sa matière première, homme de chair, tandis qu’elle s’interroge sur l’amour et la mort, nourrie de sources littéraires et poétiques (Salman Rushdie, Ezra Pound) cités en regard. Le temps fait son œuvre et celle de Sally Mann distille sa puissance évocatrice en des images dont le grain sensuel, la palette de nuances et de reliefs, le rapport entre les plans, replace l’argentique sur le trône de l’art photographique.

Par Marie Plantin

Sally Mann
Mille et un passages
Du 18 juin au 22 septembre 2019
Au Jeu de Paume
1 Place de la Concorde
75008 Paris
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