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Les chevaux de Bartabas expient l'Histoire chevaline sur la piste du Fort d’Aubervilliers

Au Théâtre Equestre Zingaro, l’empire de Bartabas, ce n’est pas un spectacle de plus qui se joue, c’est un face à face immémorial entre l’homme et l’animal. L’arène devient le miroir séculaire du lien qui nous unit et l’imaginaire y galope autant que les crinières.
Depuis près de trente ans qu’il s’est installé avec son équipe et ses chevaux dans l’écrin boisé du Fort d’Aubervilliers, Bartabas atteint peut-être ici son ultime création, le point de non retour, un accomplissement, une boucle bouclée. En effet, “Ex Anima” pourrait ressembler à un dernier tour de piste, non pas une fin en forme d’apothéose mais bien plutôt un dernier acte dépouillé qui rend à César ce qu’on lui doit, en l’occurrence qui rend aux chevaux ce que Bartabas leur doit. Lui qui fit du Théâtre équestre un genre et un art à part entière, a passé sa vie à nous livrer des spectacles rivalisant de mystère et de beauté, des cérémonies sans âge côtoyant de près les chimères, la cendre et la poussière, des rituels envoûtants où homme, cheval et musique frictionnent de concert, dans une harmonie crépusculaire, une étreinte terrestre abordant aux confins de notre humanité.

Avec “Ex Anima”, on y est. Au bout du bout de l’humanité. Dès la première image qui nous plonge dans un paysage de brume, un paysage de fin du monde, où ne restent que les chevaux, seuls, s’ébrouant librement en une image subliminale qui petit à petit prend chair sous nos yeux ébahis. Nulle présence humaine pour troubler leur quiétude, leur enjoindre d’exécuter telle ou telle action. Pas de numéro de bravoure, pas d’ordre, de demande d’obtempérer. Pas de domination de l’un sur l’autre. A les voir ainsi sans nous, on se dit que c’est peut-être aussi à ça que devait ressembler l’aube du monde. Sa fin ou son commencement, peu importe finalement puisque tout est cycle. Et les jeunes poulains de la dernière scène viennent faire écho à cette scène primitive. Ils sont la relève, les garants de l’éternel retour.

Le spectacle est construit sur un enchaînement de tableaux où le cheval, seul, en duo ou en troupeau, est au centre. Les hommes sont ici relégués dans l’ombre, vêtus de tuniques noires, monacales et austères, dilués dans l’anonymat complet. Ils balisent le terrain, accompagnent mais toujours pied à terre, ils semblent presque au service du cheval, plus que le contraire. Un seul cavalier au galop dans tout le spectacle, c’est un fait rare chez Zingaro. Les scènes s’égrènent une à une et dressent un panorama historique de l’usage du cheval par l’homme au cours des siècles passés, que ce soit dans le cadre des labours (avant l’avènement des machines agricoles), dans les mines ou comme monture en temps de guerre. Ce qui nous fascine, c’est cette capacité à faire paysage avec rien, un élément de costume ou de décor, une charrue, un masque à gaz, et nous voilà dans les champs, à la ferme, sur une ligne de front, dans le fond d’une excavation. Une oie de basse-cour vient ponctuer la gravité de l’ensemble, micro intermède comique dans le cours d’un destin où la mort se fraie aisément un chemin et la vie suit son cours. La bande son, en direct comme toujours, privilégie les flûtes, des instruments où la musique passe par le souffle, des instruments traversés par le temps et le nomadisme. Elle donne son rythme et sa tonalité à chaque scène, sa dynamique intérieure.

La mise à nue des chevaux, presque livrés à eux-mêmes malgré une structure claire et réglée, le dépouillement de l’ensemble au profit de la personnalité de chaque cheval, de ses caractéristiques physiques uniques, ouvrent notre regard et notre empathie, viennent concentrer notre attention sur l'animal en lui-même, la couleur de chaque robe, la forme de chaque museau, l'apprêt des crinières (lissées, en brosse ou tressées), la croupe, les attitudes, la façon de se mouvoir dans l'espace et d'aller au contact des autres. Pur émerveillement que de les regarder. “Ex Anima” célèbre dans une sobriété majestueuse la présence magnétique du cheval, le temps primitif qu’il charrie sur son passage, l’interprète roi de ce théâtre archaïque et mélancolique où le rythme des crinières renvoie toujours et inlassablement à un élan perdu, la nostalgie amère d’un homme libre et vivant, dans le plein échange avec son environnement.

Si l’on déplore le caractère un brin répétitif de la succession de tableaux, on en apprécie aussi la simplicité, cette façon magistrale d’aller à l’essentiel. Le tout baigne dans une ambiance plus ténébreuse que dans les précédents spectacles où l’obscurité se mêlait obstinément à la lumière et au chatoiement des couleurs de fête. “Ex Anima” se départ de tout folklore, déploie sans tricher sa beauté crépusculaire et son envoûtant bestiaire, et nous impressionne pour longtemps la rétine et l’âme.

Par Marie Plantin

Ex Anima
Zingaro
Du 9 novembre 2018 au 3 mars 2019
Au Théâtre Equestre Zingaro
Fort d’Aubervilliers
176 Avenue Jean Jaurès
93300 Aubervilliers
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