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Le Pas de côté de Bême inscrit sa chaîne de réactions à la Tempête

A l'image des réactions en chaîne qu'entraînent les copies blanches de l'élève Bême, ce spectacle a connu, depuis sa création en 2014, un succès retentissant dont témoigne sa tournée magistrale. Le voici de retour en région parisienne, au Théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie, pour une salve de représentations jusqu'au 26 mai.
Les spectacles d’Adrien Béal sont dotés d’une étrangeté particulière, ils flirtent avec le réel et l’ordinaire mais n’y adhèrent pas, dans le sens où subsiste, entre les deux, ce jeu, ce hiatus, qui crée la marge, l’écart propice à la rêverie, à la réflexion, à la considération du théâtre dans sa définition première, “lieu d’où l’on voit”. Le théâtre d’Adrien Béal permet de voir mieux, de penser mieux, car il a la propriété de rendre visible une réflexion mise en acte. C’est un théâtre de parole, d’une parole en conscience. “Le Pas de Bême” parle d’un pas de côté ou plutôt d’un pas qui n’est pas fait et le dérèglement qui s’en suit, les conséquences qui en résultent via une multiplicité de points de vue. Bême est un adolescent, un lycéen, bon élève, apprécié de ses camarades et de ses professeurs, qui du jour au lendemain se met à rendre copie blanche à ses devoirs sur table. Sans raison. Ce geste, ou plutôt ce refus du geste, est le point de départ de la pièce. Inspiré de “L’Objecteur” de Michel Vinaver, “Le Pas de Bême” en garde l’idée de base mais en déplace le contexte et les enjeux dans un processus d’écriture de plateau qui a impliqué les comédiens tout autant que le metteur en scène. Tous, ils explorent à vue ce "désaccord", cette rupture de la norme, l’impact de ce non-événement qui vient désaxer le cours des choses, ce détournement du réel en quelque sorte.

Un plateau vide, carré, entouré de chaises. C’est dans un dispositif quadri-frontal qu’Adrien Béal et ses trois comédiens ont inscrit cette pièce étrange et pénétrante qui, sans décors, sans effets de lumière ou de son, porte loin et profond sa puissance réflexive et philosophique. De tous les spectacles d’Adrien Béal, celui-ci est le plus minimaliste, dépouillé jusqu’à la moelle, il œuvre à l’épure à tous les niveaux depuis le texte qui semble raclé jusqu’à l’os jusqu’au jeu des comédiens, toujours en suspens entre l’émission de la parole et le silence. D’une certaine manière, on pourrait dire que l’audace et la radicalité du geste de Bême se retrouve dans l’acte de mise en scène et les choix dramaturgiques. La forme fait corps avec le fond et ouvre des perspectives infinies de pensée. Car malgré le minimalisme de la proposition, rien n’est petit, tout est ouvert, toujours, le sens avant tout, et l’ambition a beau être grande, d’aborder, au-delà de l’anecdotique, la figure tout à la fois littéraire, philosophique et politique de résistance passive qu’est Bême (digne héritier du Bartleby de Melville), l’humilité du traitement fait honneur à son créateur.

Sur scène, les trois comédiens endossent tous les rôles, parents, proviseur, copains, professeurs, Bême compris, qui se diffracte entre eux, sans visage “officiel”, encore plus mystérieux du fait de son absence d’incarnation fixe. L’alternance des rôles se fait dans une fluidité maximale, et jamais l’on n’est perdu car les situations sont suffisamment limpides pour que le spectateur s’y retrouve à chaque fois. La dynamique d’enchaînement des scènes est idéale et l’ensemble offre un kaléidoscope de points de vue qui ne vient pas cerner l’enjeu mais au contraire le faire ricocher à l’infini en des questionnements vertigineux. La disproportion entre l’acte de Bême et ses effets collatéraux, la perturbation qu’il engendre au niveau des consciences et rationalités en présence, est fascinante. S’il aborde la problématique de la résistance passive, le spectacle interpelle sur bien des sujets : l’éducation parentale et scolaire, le concept relatif de justice et d’injustice, la responsabilité individuelle et collective, la liberté individuelle, la soumission aux règles, la solidarité...

Rendons grâce aux trois interprètes, Olivier Constant, Charlotte Corman et Etienne Parc, qui portent ce spectacle avec finesse et engagement, dirigés avec subtilité par Adrien Béal. Leur partition verbale et son exécution ressemble à de la musique, chaque prise de parole semble régie par un rapport entre le rythme et la mélodie et c’est délice que de les écouter dialoguer aussi proches de nous. Un tel spectacle opère un vacillement métaphysique qui impacte loin en soi. Ecrire ou ne pas écrire s’est-on demandé devant la page blanche. Et puis finalement...

Par Marie Plantin

Le Pas de Bême
Du 7 au 26 mai 2019
Au Théâtre de la Tempête
Cartoucherie
Route du Champ de Manoeuvre
75012 Paris
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