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La Halle Saint-Pierre sème le trouble

C’est une exposition déroutante, comme c’est souvent le cas à la Halle Saint-Pierre, lieu qui privilégie les artistes de la marge, les outsiders de l'art, les résistants, les perles cachées. Une exposition patchwork, hétérogène, sans axe, sans thématique de regroupement, sans cohérence affichée.
"Grand Trouble" est né de la réunion d’artistes d’aujourd’hui qui au fil du temps ont tissé des liens, sans étiquette, hors catégorie. Pour le plaisir d’échanger sur leur travail et le monde qui les entoure, pour le plaisir de partager goûts, émotions, envies, pour le plaisir de l’émulation collective, pour le plaisir d’être ensemble tout simplement, au coude à coude dans la marge, la bordure, loin de la route principale. Ce noyau dur, constitué d’une quinzaine de personnalités aux disciplines variées (photographes, sculpteurs, dessinateurs, peintres, graphistes, écrivain ainsi qu’une traductrice littéraire et un scientifique) a eu l’idée d’inviter d’autres artistes en lien avec chacun d’entre eux, aimés, admirés, soutenus, pour susciter un dialogue entre leurs œuvres, une véritable constellation reflétant un ensemble de perceptions en harmonie ou en désaccord, toujours en résonance les unes avec les autres.

Il ne faut pas chercher un fil conducteur donc, ni un enjeu esthétique quelconque, il ne faut pas chercher une cohérence des motifs, il faut accepter de se perdre au gré de sa visite, suivre son instinct, ses pôles d’attraction personnels pour glisser d’une œuvre à une autre. Au début, on est quelque peu perplexe on l’avoue mais très vite, le côtoiement rapproché des œuvres nous ouvre la voie, comme si la réponse à la nécessité de cette exposition était, non pas dans sa globalité mais dans ses infinis détails. "Grand Trouble" se vit comme une succession de rencontres, plus ou moins évidentes, plus ou moins enthousiasmantes, mais qui pour certaines sont de véritables moments de communion.

L’exposition se caractérise avant tout par la diversité des domaines et techniques explorées. Le dessin y a une grande place mais également la peinture, la photographie, la sculpture. Installations et vidéos y sont présentes mais plus rares, au profit de disciplines plus traditionnelles car séculaires.

Quand on entre dans la salle du bas, on est tout de suite happé par l’écrin obscur, l’atmosphère générale de gravité qui se dégage. L’humeur des œuvres s’accommode parfaitement de cette noirceur ambiante. Que ce soit les tableaux doloristes du peintre Uros Tochkovitch avec ces figures déformées par la souffrance, les paysages de brume et les oiseaux d’ébène de Martial Leiter, les loups en béton coulé d’Olivier Estoppey, les photographies de Jean-Michel Fauquet, tirages argentiques sur papier baryté rehaussé qui jouent de l’ambiguïté avec la peinture et sondent les multiples possibilités de drapés, la végétation envahissante chez Frédéric Pajak, les vignettes dessinées de Joël Person, on remarque que le noir et blanc domine largement, que l’encre de chine, le fusain, la pierre noire sont redondants également, emmenant les œuvres vers une certaine opacité, les parant d’une aura de mystère aussi, les habillant d’un regard sombre et sans concession sur le monde. La fantaisie drolatique, la légèreté enjouée, la couleur éclatante n’ont pas leur place ici. L’onirisme s’il en est, s’apparente plus au cauchemar embrumé qu’au rêve en technicolor.

A l’étage, on est subjugué par la comète de Jean-Paul Marcheschi qui troue la masse noire du cosmos de son faisceau de feu, intrigué par la photographie sur tulle d’Alain Frentzel, "Matière explosive", les impacts des balles venant contraster avec la douceur du support ondulé des vagues du tissu. Quant aux constructions spatiales et architectures imaginaires d’Edith Dufaux, elles creusent la notion d’espace symbolique, petits théâtres mentaux allant chercher du côté du dédale ou du puit, la brique devenant l’unité de mesure des murs et parois. Lauréate du prix "Drawing Now" en 2014, Cathryn Boch charme par l’évanescence de ses aquarelles, délicates et diaphanes. Les paysages pénétrants d’Alexandra Roussopoulos distillent leurs teintes délavées et leur mélancolie, culminant dans cette toile déchirée en papier de riz, pâle et froissée comme une œuvre laissée à la merci de mains hostiles.  Et puis il y a les couches d’acrylique poncées d’Ai Martin qui nous révèlent leur volume quand on s’approche. Formes abstraites et simples (ronds, gouttes, yeux, taches…) sur fond de couleurs franches, les tableaux en trois dimensions flirtent avec un psychédélisme à la fois minéral, organique, totémique, éminemment tonique. Deux œuvres nous happent par leur réalisme figuratif contrastant avec la majorité des autres pièces de l’exposition, deux aquarelles et pastels gras sur papier signées Katharina Ziemke : la densité de la couleur, la force du cadrage, le souci du détail et surtout l’ambivalence des scènes représentées qui émettent un doute quant à leur interprétation leur confèrent un impact direct et marquant. Enfin, le travail de photomontage de l’artiste libanaise Nour Ballouk nous touche tout particulièrement. "The Arab Spring Dance" est une série de photographies jouant des superpositions entre scènes de danse et paysages rongés par la guerre. La réalité la plus nue entre dans le même plan que les corps des danseuses dans l’éclat de leurs apparats. C’est beau et brutal à la fois, le télescopage du réel et de la représentation, du document brut et de la théâtralisation des corps, de la misère et de la force de l’art.

Pour finir en beauté, revenons sur une œuvre visible au rez-de-chaussée, "FLIR" ("Forward Looking for Infra-Red"), une vidéo de Jérôme Cognet que nous avions déjà découvert l’année dernière lors de sa projection à Commune Image (big up et merci Carlos Ferreira !) dans le cadre d’une exposition intitulée "Non-Lieux" (commissariat de Gaya Goldcymer & Jonathan Taieb). Joie de la revoir. Il faut prendre le temps certes, profiter des canapés à disposition pour la regarder du début à la fin et accepter d’entrer dedans, dans la matière de l’image, dans le rythme et le mouvement du montage, dans la texture des éléments, dans l’agencement de toutes les couches qui composent la vidéo, le cadre, la profondeur, la chronologie, le son. L’émotion procurée en vaut l’investissement. Jérôme Cognet invente un récit creusé dans l’abstraction, une histoire sans narration à base d’images et de sons d’archive appartenant à l’iconographie documentaire de la guerre. Mais cette base réaliste, tant au niveau visuel que sonore, est rattrapée, saturée, submergée par des nuées de formes graphiques en noir et blanc qui viennent envahir l’écran, prendre tout l’espace. Points, éclats, trouées, tirs, stries, explosions, aiguilles… On assiste à l’avènement d’un pointillisme non figuratif, une abstraction défigurée qui dit la guerre mieux que toute forme narrative traditionnelle. L’image elle-même est violentée, envahie, malmenée, lacérée. Soumise à différentes densités, à diverses intensités. Elle atteint une picturalité inédite et une portée qui dépasse tout raisonnement. La luminosité qui émane de l’écran dégage un fort pouvoir hypnotique. Grâce au geste artistique puissant de Jérôme Cognet, on entre dans une autre dimension qui nous laisse soufflés d’étonnement et d’admiration. Eblouis de plusieurs manières.

Donc, pour récapituler, le mot d’ordre pour profiter de cette exposition haute en trouble, c’est : on prend son temps, on va vers les œuvres qui nous attirent et on fait connaissance avec elles comme on rencontrerait des personnes qui susciteraient notre curiosité et notre intérêt. On sort une nouvelle fois nourri, chargé à bloc, de cette Halle Saint-Pierre qui est décidément une sentinelle dans le paysage artistique contemporain.

Par Marie Plantin

Grand Trouble
Du 9 mai au 30 juillet 2017
A la Halle Saint-Pierre
2 Rue Ronsard
75018 Paris
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