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La Boîte noire de Josef Nadj photographie les fantômes de son œuvre

Habitué de Paris Quartier d’été, Josef Nadj est invité dans le cadre du festival estival parisien Paris l’été à performer et exposer dans l’enceinte du très beau lycée Jacques Decour.
Chorégraphe d’origine hongroise (il est né en Voïvodine, région nord de l’actuelle Serbie), Josef Nadj est l’auteur d’une vaste œuvre chorégraphique, énigmatique et incandescente, libre et exigeante, qui creuse inlassablement le sillon de ses propres obsessions. Sa recherche ne se cantonne pas au mouvement en lui-même, aux états de corps, au geste chorégraphique. Elle explore des territoires plastiques et esthétiques élargis nourris de peinture et de paysages, élabore des scénographies agissantes, parties prenantes de la partition physique qui s’y déploie. Ses pièces sont habitées, chargées de littérature, souvent traversées par la nature et ses éléments, empruntent au mime, aux mythologies d’Europe de l’Est, aux cultures orientales. 
 
L’univers de Josef Nadj est cérébral, profondément, mais il y a toujours, chez lui, une façon systématique de se confronter à la matière, de la travailler comme entité animée, vivante. Qu’elle soit sonore, lumineuse, corporelle, substantielle. Josef Nadj construit des mondes scéniques loin de tout réalisme et de toute trivialité, des mondes à la fois fermés sur eux-mêmes et ouverts sur l’infini, des supports pour le rêve et l’imaginaire, des rituels singuliers, des tentatives de traduire un paysage (en l’occurrence celui des origines, les siennes, à Kanjiza en Voïvodine) en spectacle vivant. Burlesques et graves, crépusculaires et mystérieuses, ses créations, nourries de symboliques fortes, sont des mondes en soi, habités par des musiques toujours exigeantes et singulières s’inscrivant dans une synergie stupéfiante au cœur des enjeux scéniques.

La gestuelle inventée par Nadj, qui emprunte au mime autant qu’au théâtre japonais, semble fuir les courbes sensuelles pour explorer les lignes acérées d’une géométrie sobre et sèche, dépouillée. Une économie qui fuit la fioriture mais n’empêche pas l’inventivité et l’énergie d’insuffler aux mouvements une teinte unique et magnétique. Josef Nadj chorégraphie comme il dessine et son travail est une exploration de la matière parmi les plus approfondies dans le domaine de la scène. En témoigne sa pièce "Paso Doble", performance unique en son genre, un corps à corps avec un mur d’argile créé en collaboration avec le peintre et sculpteur espagnol Miquel Barcelo au Festival d’Avignon 2006 et qui reste à ce jour une de ses pièces maîtresses.

Parallèlement à son activité de chorégraphe, Josef Nadj pratique le dessin et la photographie (héritage de ses années de formation aux Beaux-Arts de Budapest), avec un engagement entier qui vient compléter, nourrir et enrichir son travail de plateau. C’est ainsi que dans le cadre du festival Paris l’été, le chorégraphe propose une expérience protéiforme entremêlant sa recherche photographique avec son travail scénique dans une imbrication qui touche à la concrétion. Dans le parloir du Lycée Jacques Decour, une trentaine de photographies en noir et blanc viennent prolonger le petit spectacle de 20 minutes qui met en scène le chorégraphe invisibilisé par des bandelettes de gaze recouvrant sa tête entière dans un environnement quasiment vide où l’air et le peu d’accessoires rayonnent d’une densité insoupçonnée. Les natures mortes argentiques résonnent directement avec les objets de “Mnémosyne” et ce jeu d’échos est une porte d’entrée dans le monde riche et pénétrant de l’artiste. Comme une brèche béante dans sa boîte crânienne qui nous donnerait l’occasion d’accéder à son cabinet de curiosité intérieur, peuplé des fantômes de Kantor et de tant d’autres références que l’on pressent sans pour autant y avoir accès, comme autant de pistes cachées, d’énigmes insolubles mais palpables. Car la matière une fois de plus irrigue l’espace (chat emmailloté, sculpture d’argile, oiseau empaillé, pomme de pin suspendue, grenouille compressée) et vient toucher notre imaginaire en de multiples recoins. C’est un tableau surréaliste qui se met en mouvement sous nos yeux, confiné entre les quatre murs rapprochés de la boîte noire scénique, toute d’opacité tapissée. C’est une chambre obscure où se fomente la photographie à venir, l’instant T à voler au temps qui inéluctablement nous conduit à la mort. C’est un petit théâtre de vanités en mouvement. Le guéridon tourne sur lui même, l’argile se pétrit, la pomme de pin oscille au bout de sa cordelette comme le balancier d’une pendule et Josef Nadj manipule son double, mannequin à taille humaine vêtu à l'identique. C’est une dernière danse avant la fixation finale dans l’œil photographique. 

“Mnemosyne” est une proposition déconcertante qui pourtant happe de la première à la dernière seconde, marie burlesque et macabre sans heurts. Josef Nadj, vêtu d’un costume sobre et sombre, visage entièrement bandé de blanc, effectue les gestes de ce cérémonial intime avec une précision d’horloger, rythmé par la musique sourde et répétitive composée par Peter Vogel. Chaque mouvement qu’il initie irradie d’une densité rare. Rien n’est laissé au hasard dans ce rituel microscopique qui ouvre sur le vertige de l’existence et de sa fin. Le mystère opère et Schubert vient clore à merveille ce petit théâtre d’automate sur le fil du vide et du plein.

Par Marie Plantin

Mnémosyne
Josef Nadj
Du 30 juillet au 3 août 2019
A 17h30, 19h et 20h30
Lycée Jacques Decour
12 avenue Trudaine
75009 Paris
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