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L’inspiration italienne de Cézanne mise en lumière au Musée Marmottan

Le Musée Marmottan consacre sa nouvelle exposition au célèbre peintre de la Montagne Sainte-Victoire, en axant son approche sur les résonances de la peinture italienne et des maîtres classiques dans ses toiles avant de basculer dans la dynamique inverse, à savoir l’influence de Cézanne sur les générations suivantes. C’est ainsi que se côtoient de manière rapprochée, en des jeux de miroirs intéressants, une belle sélection d’oeuvres signées Cézanne avec un florilège de tableaux de maîtres.
Le tableau qui ouvre cette exposition consacrée à Cézanne au Musée Marmottan est une splendeur. Il n’est pas de Cézanne mais du Tintoret. Il s’agit d’une descente de croix datant de 1580. Tout, dans cette toile, respire le chef-d’oeuvre en puissance, la composition harmonieuse, la distribution des masses dans l’espace, les rapports chromatiques, le mouvement d’ensemble. Ce n’est plus le sujet en lui-même que l’on observe, le corps du Christ descendu de sa croix, mais un ensemble d’éléments picturaux qui font l’organicité même de l’oeuvre. Pourquoi s’attache-t-on, dans cette entrée en matière d’exposition, à la forme plus qu’au fond ? Parce qu’en regard de ce classique du Tintoret, trône un petit tableau de Cézanne, “La Femme étranglée”, écho visuel flagrant au mouvement de renversement de corps à l’oeuvre dans la toile de l’italien. Et si le drame qui s’y joue n’a absolument rien à voir avec l’épisode de la mort du Christ, le visiteur est invité à considérer les deux tableaux avec un esprit plus structurel qui met en évidence l’importance de la diagonale, non comme ligne mais comme cicatrice, éboulement de violence qui vient écorcher la toile en deux.

Ce préambule annonce d’emblée le jeu de va et vient instructif et éclairant qui construit l’exposition, ouvertement pédagogique dans son déroulé, jalonnée de cartels de médiation spécifiquement conçus pour expliciter le parcours et les choix d’accrochage venant appuyer ces effets de miroirs entre l’oeuvre de Cézanne et ses pairs méditerranéens. Et si certaines associations de toiles ne semblent pas toujours évidentes, disons-le, parfois un peu tirées par les cheveux, d’autres nous sautent aux yeux et apportent un éclairage nouveau sur la démarche artistique de Cézanne. C’est ainsi que le portrait de jeune fille du Gréco dialogue à merveille avec la femme à l’hermine. La sororité de ces deux portraits de toute beauté qui nous cueillent au tout début de l’exposition irradie malgré la radicale différence de touche et de palette utilisée.

L’exposition est également l’occasion de découvrir avec un autre oeil l’oeuvre de Cézanne, et en particulier quelques chefs-d’oeuvre, à travers certains tableaux moins célèbres que ses paysages du Sud. “La Toilette funéraire ou L’Autopsie” de 1869 (issu d’une collection particulière) fourbit déjà toute la densité de la patte du peintre et son usage contrasté de la couleur que l’on retrouve dans ses portraits impénétrables d’hommes et de femmes robustes, terriens, dépourvus de toute coquetterie. Jusqu’à cet homme assis qui se fond dans le paysage, les deux s’imprégnant en une communion que seule la lumière permet. Bien sûr la Provence s’invite dans la visite, série incontournable du peintre mise ici en relation avec des paysages bucoliques du Poussin ou de Millet, de Salvator Rosa ou de Carlo Carra. En ce milieu de parcours, on entre alors dans la bascule d’influence, l’exposition témoignant dans un sens de l’héritage pictural de Cézanne, et dans l’autre, de la filiation postérieure à son oeuvre, avec Morandi et la sobriété monacale de ses lignes et chromatismes froids. Après les corps nus et blancs des baigneuses et baigneurs célèbres de Cézanne empruntant leurs motifs à la peinture classique des Pastorales et autres scènes champêtres, l’exposition se concentre sur les vanités et natures mortes, toujours mises en regard avec celles de Munari, Rosa ou Carra. Et c’est là que l’on découvre, médusé, cette petite toile de jeunesse, “Objets en cuivre et vase de fleurs”, luisante, charnue, déjà révélatrice de la touche pâteuse et grasse de Cézanne qui place la couleur et son modelé au-dessus de tout, qui travaille l’agencement des masses dans le cadre avant le trait. Petite pépite insoupçonnée qui fait de ce bouquet de roses une ode à la matière et à son lien indéfectible avec la lumière.

C’est d’ailleurs sur des Natures Mortes que se clôt l’exposition avec deux toiles de Morandi encadrant une peinture de Cézanne. Rien ne les rassemble au premier coup d’oeil, les poires et pommes de Cézanne, les verres et pots de Morandi, la palette ocre et chaude de l’un, le bleu et le beige prédominant chez l’autre, la répartition étalée des fruits dans l’espace chez Cézanne, la composition agglomérée de Morandi, juxtaposant les objets au plus près. Et pourtant. Placés côte à côte, après un temps d’observation approfondi, on comprend nettement le parallélisme. Mieux, on le voit. La forme ascensionnelle de la poire fait écho au pichet et à la bouteille qui surplombent l’agencement des verres tandis qu’une touche ocre vient s’immiscer au coeur des teintes froides de Morandi. Et l’épure du tableau de Cézanne trouve son apothéose dans celle de Morandi au siècle suivant.

Après une exposition consacrée au versant figuratif peu connu de la peinture de Mondrian et une autre renouvelant le regard sur la peinture dite “orientaliste” en y décelant le terreau de l’abstraction, le Musée Marmottan poursuit une démarche à la fois exigeante et audacieuse visant à sortir peintres et oeuvres d’une vision attendue par le biais d’axes spécifiques et pointus très orientés, n’oubliant jamais d’inclure le visiteur dans un souci de transmission étayé par des cartels instructifs.

Par Marie Plantin

Cézanne et les maîtres
Rêves d’Italie
Du 27 février au 5 juillet 2020
Au Musée Marmottan
2 Rue Louis-Boilly
75016 Paris
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