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Irène Jacob au sommet de son art dans “VxH - La Voix Humaine”

Dans le cadre de Manifeste, le festival de l’IRCAM, le metteur en scène Roland Auzet présente “VxH - La Voix Humaine”, une performance magistrale d’Irène Jacob dans une scénographie spatiale et sonore totalement inédite.

Roland Auzet a le chic pour imaginer des contextes scénographiques qui viennent déplacer le sempiternel rapport frontal et figé scène/salle, bouger le cadre habituel de la représentation, intégrer la composition musicale et sonore au même niveau que les autres dimensions scéniques, orchestrer des distributions idéales et diriger les actrices comme personne. Que ce soit Audrey Bonnet et Anne Alvaro, qui embrassaient à bras le corps l’écriture de Koltès dans l’un des plus beaux textes du répertoire dramatique du XXème siècle, “Dans la Solitude des champs de coton”, et maintenant Irène Jacob, transfigurée par ce rôle de femme éperdue d’amour et de souffrance, toutes nous sont apparues au sommet de leur art, maîtresses virtuoses de leur partition, en pleine possession de leurs moyens, possédées par leur jeu même. Rarement on a vu d’aussi beaux rôles de femmes mûres, dans le plein éclat de leur maturité. Des artistes accomplies et puissantes.

Avec “VxH - La Voix Humaine”, Roland Auzet compile deux matières textuelles à la fois différentes et complémentaires, la pièce de Cocteau du même titre et des extraits de “Disappear Here” de l’auteur contemporain Falk Richter. Et les agglomère en un monologue limpide qui s’accommode sans accroc de ce hiatus temporel, s’inscrit aujourd’hui comme il aurait pu advenir hier. Une femme, seule chez elle, attend fébrilement le coup de fil de celui qu’elle aime et qui vient de la quitter. Il l’appelle, elle décroche. S’ensuit une conversation longue et grave, où la douleur afflue par vagues, au rythme des perturbations de la ligne téléphonique et des souvenirs évoqués. Ce n’est pas la dernière cigarette du condamné mais le dernier coup de fil avant séparation définitive, la dernière étape avant la solitude, le saut dans le vide.

Pour ce projet, Roland Auzet a conçu une architecture scénographique d’une pertinence remarquable quant aux enjeux du texte. La comédienne évolue sur une structure transparente suspendue au-dessus des spectateurs qui viennent prendre place par terre, sur un carré de moquette noire d’où partent les regards. Littéralement, on est sous ses pieds, témoins muets de son naufrage, suspendus à son souffle, à ses lèvres, à son corps qui tangue et chavire. Littéralement elle est suspendue au-dessus du vide. Pendue au téléphone, accrochée à ce dernier lien qui reste. Une femme à bout, au bout de son histoire d’amour, au bout d’elle-même, au bout du fil. La plateforme est quasiment vide, comme s’il ne restait plus rien d’elle après cet amour défait. Quelques accessoires disséminés, comme les restes d’une histoire, les effets d’une femme qui a volé en éclats. Une paire de gants masculins, une paire de chaussures à talons, un cendrier, des cigarettes, un sac de souvenirs (lettres, cartes postales, photos), un manteau. Pour tout mobilier, une chaise en plastique, transparente elle aussi, comme cette femme qui s’efface face à l’absence.

Ne reste que la voix de l’autre. Ses mots dans le combiné. En cela, le dispositif de diffusion spatialisée du son, conçu avec l’IRCAM, participe de la dramaturgie globale du spectacle puisqu’il s’agit d’un enjeu essentiel de la pièce, s’entendre, se comprendre, se parler. Sentir l’autre par l’écoute. Ainsi, la voix de la comédienne, les bruits de ses déplacements, de ses mouvements, sont harmonisés et rendus à une proximité sensorielle. C’est un écrin auditif, une intimité sonore qui est retranscrite et évolue en fonction de l’état intérieur du personnage. La composition musicale opère par saillies et les nappes angoissantes contribuent à nous faire pénétrer le trouble et l’effroi de cette femme délaissée, disloquée.

Irène Jacob est époustouflante. Sa performance nous cloue au sol, rivé au moindre de ses gestes, alors que le public a été invité à se déplacer pendant la représentation, autorisé à se lever, déambuler sous la scène. Mais on ne bouge pas. On boit sa parole. On boit sa douleur. On la regarde boiter sur son talon, pied nu de l’autre, désaxée. On navigue en plein pathos et pourtant ce n’est pas pathétique. C’est un tragique digne et tenu, une lutte vibrante avec la chute. La chorégraphe Joëlle Bouvier a accompagné la comédienne sur le travail du corps et là encore, Roland Auzet a eu du flair, il a choisi la personne adéquate. La partition physique du spectacle donne corps à la souffrance, aux assauts de douleur, à la façon dont la rupture amoureuse vient embrocher la carne, terrasser les reins, retourner les entrailles. Le dispositif créé une proximité inédite avec le corps de l’actrice qui nous surplombe, tantôt à la verticale, dressée contre vents et marées, proue d’un navire qui prend l’eau, tantôt à l’horizontal, étalée de tout son long, de tout le poids de son fardeau, nous offrant le spectacle de son insoutenable pesanteur.


Tout, dans cette proposition scénique inédite est remarquable.


Par Marie Plantin

VxH - La Voix Humaine
Du 7 au 10 juin 2018
Au Cent-Quatre
5 Rue Curial
75019 Paris

Festival MANIFESTE
Du 6 au 30 juin 2018
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