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INTERVIEW - Gurshad Shaheman et le Cabaret Dégenré

Samedi prochain, Gurshad Shaheman et sa bande nous refont la joie d’un Cabaret Dégenré comme ils en ont le secret. Ce sera au Point Ephémère, ce sera festif et subversif, c’est le principe. Il y aura des artistes merveilleux et vous aurez des étoiles plein les yeux. On en a profité pour rencontrer son initiateur et maître de cérémonie, Gurshad Shaheman, présence magnétique et parole libre, esprit riche qui n’a pas oublié que le rire est le propre de nous, frères humains, et que l’amour est le plus fort des liens. Entretien décomplexé ponctué de grands éclats de rire...
Le Cabaret Dégenré est né il y a deux ans, à l’occasion de la soirée de clôture de Confluences. Il en est désormais à sa troisième édition, pouvez-vous me raconter sa genèse et son aventure ?

Judith Depaule (ancienne codirectrice de Confluences, ndlr) m’avait proposé de faire quelque chose pour la soirée de fermeture du lieu mais c’était un peu au déboté, j’avais très peu de temps. Avec Bryan Campbell, on a réuni nos amis et on s’est dit que vu les circonstances on avait envie de se permettre de faire tout ce qu’on ne peut pas faire habituellement, fumer et boire dans la salle, faire exploser la jauge, asseoir les gens sur scène. On voulait que ce soit fou. C’est cette urgence qui a généré l’idée d’une soirée festive et foutraque. Et puis ça nous touchait parce que c’était un beau lieu qui disparaissait, un espace de création alternative. Beaucoup d’artistes ont répondu présent à l’appel. Et on a créé ce cabaret, avec ce goût de fête et de nostalgie, un peu militant aussi mine de rien. On est tous sorti de là avec l’envie de le refaire et c’est ce qui s’est passé. L’année dernière, sur l’invitation de Sabrina Weldman, on a fait l’ouverture du Festival ZOA au Point Ephémère. Et comme ça s’est super bien passé avec David Dibilio (programmateur spectacle vivant et évènements du Point Ephémère, ndlr), il nous a proposé d’en refaire un cette année. On est ravi. On garde la formule, un noyau dur d’artistes mais le fond est différent à chaque fois. Je tiens à ce principe de l’inédit, chaque Cabaret Dégenré est un one shot.

Pouvez-vous me parler de votre team ?

En fait, on a tous un nom de cabaret, un alter ego scénique et chacun a un peu sa spécificité. Parmi les fidèles, il y a Bryan Campbell alias Jennifer Racy qui est une espèce de philosophe ou de sociologue américaine déjantée qui réfléchit sur la danse et qui finit tous ses numéros à poil ; Delphine Jonas, dont le personnage est Coco Cognac et qui est en quelque sorte la caution théâtrale du cabaret car elle apporte toujours une mise en scène un peu plus élaborée, des numéros plus globaux qui mettent même parfois en jeu le public et des idées toutes plus folles et inventives les unes que les autres ; Poulette Zhava-Kiki, c’est LA drag queen dans la pure tradition parisienne qui, la journée, est prof de physique à la fac pour des doctorants, et se métamorphose à la tombée de la nuit. Il a fait sa première performance au Cabaret Dégenré et depuis il est devenu un incontournable de la scène parisienne, il fait partie des artistes permanents des soirées Gang Bambi et parade sur le char de tête de la gay pride ; Esmé Planchon c’est la poétesse du groupe ; Perrine Tourneux exécute des effeuillages dans la grande tradition mais elle y ajoute toujours une torsion qui amène une réflexion sur la nudité et ses représentations. J’ai peur d’en oublier, il y a aussi Marcel Marcel, le chansonnier de l’équipe, le garant des “vraies valeurs” (rire). Et pour cette édition là on va avoir quelques guests comme la performeuse Rébecca Chaillon et Mathieu Jedrazak au chant lyrique (son avatar s’appelle Martin Popins). Et puis il y a moi, Sharifa Kérozène, parce que je suis né là-bas et que je suis venu ici en avion (rire). Je suis la maitresse de cérémonie,  je présente la soirée entièrement en persan et je fais le numéro final.

Quel genre d’artistes participent ?

Des danseurs, des comédiens, des chanteurs, des performeurs, ce n’est pas l’étiquette qui compte. J’invite des amis, des artistes que j’aime, et je tiens aussi à convier des gens qui ne sont pas des professionnels de la scène, qui ont un autre métier, des amateurs avec un désir de se produire sur scène. Par exemple l’illustratrice Yasmine Blum qui performe de façon occasionnelle dans le personnage de Jamila Brutal. On garde l’idée d’une fête et d’un endroit d’expression artistique libre. J’ai aussi invité un peformeur, Adam, qui n’est pas chanteur mais il avait très envie de chanter une chanson donc il sera là aussi. Finalement, c’est aussi une manière de décloisonner.

Vous présentez la soirée, est-ce qu’on peut dire que vous êtes le metteur en scène du Cabaret Dégenré ?

Non, je ne fais pas de mise en scène à proprement parler, je lance un thème en amont. A partir de ce thème, tous les participants que je rassemble sont libres d’élaborer un numéro de 3 minutes. On se retrouve entre nous, on en discute, on passe les numéros ensemble, chacun donne son avis. On accompagne les non professionnels, on les aide à mieux mettre en œuvre leurs idées tout en respectant leurs envies. En fonction de ce que j’ai vu et des bandes son qu’on m’a envoyées, j’établis un ordre de passage qui soit un peu équilibré pour alterner playback / live, théâtre / danse, qu’il y ait une espèce de variété, avec un entracte au milieu. Et je tiens à la présence d’un DJ pour prolonger la soirée, pour que les gens restent et dansent, que tout le monde se mélange. Pour cette 3ème édition, j’ai invité Ida Coen qui passe de l’électro orientale.

Un DJ en clôture, et en ouverture y aura-t-il un défilé de mode comme à Confluences ?

Oui, on commence toujours par un défilé mais le thème est différent à chaque fois puisqu’il est lié au thème global de chaque édition. Le titre du Cabaret du 20 octobre c’est “Barbe à papa”, on est parti sur le patriarcat et la phallocratie, donc on va faire un défilé de papas (rire) que ce soit au sens propre ou symbolique, le représentant du père (le président, l’imam, le curé, le juge..), libre à chacun d’exprimer sa créativité. Le défilé est mené par les artistes mais j’ai vraiment envie qu’il y ait des créatures dans la salle, que le public n’hésite pas à venir costumé lui aussi. Que l’extravagance soit aussi du côté du public.

Il y a un côté souk et sur scène et dans la salle d’ailleurs, qui fait le charme du show...

J’adore ça, je tiens à ce côté bordélique donc je fais exprès de ne pas beaucoup travailler les transitions. Et ce côté poreux, ouvert, entre la scène et la salle. Par exemple, l’artiste qui a fini son numéro reste dans la salle pour regarder et applaudir les copains. Je tiens aussi beaucoup à la pauvreté des moyens, on fait avec ce qu’on a, avec ce qu’on trouve, c’est de la débrouille, du système D, ça participe de l’idée de la fête, on vient avec ce qu’on a, ce qu’on a envie de partager. En fait il y  a un côté très anarchique et pour ma part je pense que l’anarchie est une très bonne chose. L’anarchie n’est pas du tout le chaos, c’est une organisation différente des choses où chacun est responsable. Pour moi l’anarchie c’est ça, c’est le contraire de la pyramide, ce n’est pas quelqu’un qui donne des ordres et les autres exécutent mais l’idée qu’on est tous équivalent, qu’on met tous la main à la pâte. Si tu vois une tâche à faire, tu relèves tes manches et tu t’y colles. Pour moi c’est ça l’anarchie. On peut avoir une anarchie fonctionnelle et très harmonieuse. C’est cette horizontalité dont je rêve aussi dans ce cabaret c’est à dire que je lance des directives, des grandes lignes évidemment, mais j’attends que chacun s’en saisisse à son endroit. C’est pour ça que j’interviens très peu dans les numéros. Il y en a même que je découvre le jour-même car tout le monde ne peut pas être là à toutes les répétitions.

Le Cabaret Dégenré est-il politique ?

Bien sûr, derrière la fête, il y a une idéologie que j’essaie de défendre. Le cabaret dès le départ est un endroit de politique, c’est un endroit de résistance. Ce n’est pas un hasard si l’âge d’or du cabaret, dans les années 20 à Berlin, coïncide avec la montée du Nazisme. Les travestis, le strip-tease, le burlesque, c’est subversif. Pour ma part, je ne suis pas à un endroit de frontalité. Je réfléchis à ce que je fais évidemment et dans tout mon travail il y a un fond politique très fort. Mais la qualité du cabaret avant toute chose vient des personnalités qu’on rassemble et de leur diversité, de la pluralité de nos points de vue et de nos corps. Car chaque numéro est critique finalement. Mais il n’y a aucune volonté de provoquer ni de choquer, il ne faut pas confondre les causes et les conséquences. Bien sûr on est dans la subversion, la nudité est subversive, le travestissement est subversif, on a des corps subversifs. Mais ce qu’on cherche, c’est à garder notre authenticité et c’est plutôt ça qui peut en choquer certains. La nudité est très présente dans le cabaret mais elle n’est pas obscène, ce qui prime c’est de retrouver la joie d’être soi-même sans complexe. Il y a une joie à être nu qu’on ne nous enseigne pas et cette hiérarchie entre les membres du corps me semble de plus en plus aberrante.

Au fond le Cabaret Dégenré est très sexe mais très joyeux et très bon enfant. Ce qui saute aux yeux quand on y assiste c’est le plaisir que prend chacun à y participer...

C’est un endroit d’expression un peu inouïe qu’on s’est créé. Car en tant qu’interprète on est toujours soumis aux exigences des metteurs en scène, des chorégraphes donc cet espace de liberté qu’on s’offre, dans la joie et l’irrévérence, on y tient énormément. A chaque fois qu’on a une nouvelle occasion de le refaire, on est tous très contents. On a envie que l’aventure continue. Peut-être qu’à un moment donné on fera une compilation des meilleurs numéros, un Best Off, mais pour l’instant on part sur le principe de l’inédit et j’aime beaucoup ça. Ce que j’aime bien aussi c’est trouver un nouveau thème à chaque fois et re-convoquer les gens autour d’une nouvelle réflexion. Mais le plus important c’est l’amour. C’est ça qui nous réunit tous, parce qu’avec notre différence on a aussi connu le désamour. Que ce soit les filles, les trans, les homos, à partir du moment où tu es artiste déjà tu te sens un peu différent, tu as un autre regard sur les choses, et souvent, ça amène des enfances compliquées, des adolescences douloureuses. Je ne dis pas qu’il faut souffrir pour être artiste mais en tout cas avec la bande que j’ai réunie on connaît la valeur de l’amour et c’est un peu ça notre moteur. On fait ça pour la joie d’être ensemble, de partager ce moment ensemble, se donner de l’amour et donner de l’amour aux autres.

Pourquoi ce titre, Cabaret Dégenré, qui fait écho à des questionnements très actuels sur le genre ?

Le mot genre est devenu un peu tabou, il brûle les doigts. Mais pour moi il s’agit juste de se demander comment sortir des modèles d’identification archaïques pour inventer une société plus équitable, en dehors des assignations stéréotypées. Ça n’a rien à voir ni avec l’orientation sexuelle ni avec l’identification par rapport à son sexe de naissance ou pas. Je pense vraiment que c’est une question qui est au-delà de ça. L’assignation des hommes à être virils, ça a bien entendu une violence sur les femmes, sur les homosexuels et sur les transsexuels mais aussi sur les hommes  et c’ est une violence plus cachée, plus indicible. Donc avec le Cabaret Dégenré, on interroge ce que c’est qu’être un homme, ce que c’est qu’être une femme, en quoi notre corps est devenu un endroit de résistance et un endroit de subversion. L’expression la plus évidente de ça c’est cette nudité qui choque encore. Par exemple, Jamila Brutal fait un numéro de hula hoop où au fur et à mesure elle se scotche le visage comme une sorte de chirurgie esthétique à vue, elle se relève les paupières, se refait le nez tout en continuant à faire du hula hoop. C’est drôle et terrifiant à la fois. Car elle est très belle et à la fin elle est monstrueuse. Le fondement du Cabaret Dégenré c’est ça. Une réflexion entre ce que tu es et l’image que tu es obligé de renvoyer d'une certaine manière. Ce n’est pas une question de travestissement en réalité, c’est la question de qu’est-ce qu’être cet individu-là. Qu’est-ce que tu as fait toi avec ton patrimoine génétique et tes constructions identitaires, qu’est-ce que tu arrives à exprimer avec tout ça et pourquoi certains corps sont acceptés et d’autres rejetés, qu’est ce qui fait que tu es montré du doigt et pourquoi et comment changer ça. C’est un endroit de résistance dans la fête.

Un mot de conclusion ?

Je pense que la révolution du genre existe vraiment et qu’elle est aussi importante que la révolution numérique. J’ai la sensation que quelque chose est en train de bouger à cet endroit-là. C’est peut-être naïf mais j’y crois.

Propos recueillis par Marie Plantin

Le Cabaret Dégenré
Barbe à papa
Le samedi 20 octobre 2018, de 21h à 23h
Au Point Ephémère
200 Quai de Valmy
75010 Paris
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