Actualités
mardi 16 janvier 2018
Huit jours pour plonger dans le monde du cocktail grâce à la Paris Cocktail Week
 
Actualités
mardi 16 janvier 2018
Pedro Soler et Gaspar Claus en duo
 
Actualités
lundi 15 janvier 2018
Découvrir Paris et sa région autrement avec Paris Face Cachée
 
Actualites

François Chaignaud, danses sacrées et chants célestes

Le danseur et chorégraphe François Chaignaud se produit deux dates à la Maison de la Musique de Nanterre avec une performance hypnotisante aux airs de cérémonie sacrée. Somptueux.

C’est avec son acolyte Cecilia Bengolea que François Chaignaud, ancien danseur interprète chez Boris Charmatz, Alain Buffard ou Emmanuelle Huynh entre autres, chorégraphe intrépide et sulfureux s’il en est, a pris d’assaut la scène chorégraphique contemporaine en jetant un pavé dans la mare avec "Pâquerette", en 2008, performance hautement troublante, cultivant ambivalence, provocation, abordant la pulsion sous un angle particulier. Depuis, le duo explore en binôme les danses urbaines actuelles, les danses de club, en les mixant aux codes de la danse classique, aux rites de transe orientaux, dans un rapport de plain-pied avec leur époque autant qu’avec l’Histoire de la danse. Mais c’est seul que François Chaignaud s’engage dans cette performance absolument saisissante, une ode au chant et à la danse, au rituel comme expérience partagée, à la beauté primitive, au corps esthétique, offert et inaccessible.

"Dumy Moyi" n’est pas un spectacle en bonne et due forme ni un solo de danse comme on peut avoir l’habitude d’en voir dans les salles parisiennes dédiées à cet art. Non, "Dumy Moyi" renoue avec une discipline ancestrale, le theyyam, art sacré se pratiquant dans le Sud du Kerala, en Inde, cérémonie fastueuse dans laquelle le danseur s’exhibe, paré d’un costume aux proportions majestueuses, aux couleurs éblouissantes, assimilé de la sorte à un Dieu, dans un rapport d’intense proximité avec le public. Ainsi, le projet de François Chaignaud, artiste érudit autant que performeur virtuose, est de proposer une forme performative à rebours des paradigmes habituels de représentation occidentaux, à moins que le dispositif ne rappelle de loin les revues de music-hall, leur exotisme assumé, lié à une époque de pleine colonisation, le folklore comme esthétique spectaculaire, et le corps décomplexé, libéré des carcans classiques européens, leur côté fourre-tout foisonnant aussi, brassant danse et chant, la juxtaposition de numéros qui s’apparente déjà à une culture du mix aujourd’hui monnaie courante. De la digestion de toutes ces formes, mille-feuille contenant en creux l’histoire de la danse moderne, François Chaignaud tire un solo danse-chant sublime, un défilé d’airs musicaux et de postures physiques, une pépite multiple et polyglotte.

De son inspiration du cabaret, "Dumy Moyi" garde la forme courte qui se joue dans la répétition, plusieurs fois dans une même journée en général, en plusieurs séances en quelque sorte, et se déploie en divers lieux qui ne s’apparentent jamais à une salle de spectacle ordinaire, accueillant une communauté de spectateurs réduite. Chapelle, grotte, fondation d’art contemporain, François Chaignaud déplace l’espace, il s’invente un lieu qui n’a pas de murs, il construit son environnement par sa présence même. Le public est invité à s’asseoir presque en cercle, dans un dispositif tri-frontal intimiste, autour de lui, à même le sol, sur des coussins transparents gonflés d’air. Pas de décor, ou plutôt, ici, c’est le costume (ou plutôt le défilé de costumes, des splendeurs signées Romain Brau) qui tient lieu de scénographie tant celui-ci fait acte à part entière, par son amplitude et son exubérance, volume impressionnants et matières mixtes, ainsi que la lumière, signée Philippe Gladieux, maître en atmosphères profondes et pénétrantes, sachant la dompter, lui donner corps et vibration.

François Chaignaud est un interprète merveilleux. Une muse, une icône, une créature de rêve comme il en existe peu. Il est notre Nijinski du XXIème siècle, lui qui nourrit ses créations de l’Histoire chorégraphique occidentale et orientale, sans limites géographiques, et sans limites tout court, repoussant dans ses retranchements celles du corps, dans une porosité exacerbée au monde actuel, à ses musiques, ses tendances, ses communautés artistiques. S’appuyant sur une technique physique extrêmement travaillée, sur une réflexion nourrie de folklore et d’anthropologie, sur le plaisir simple de danser et la fréquentation assidue des dance-floor, François Chaignaud est un artiste libre, une figure dansante puissante ayant le goût de la parure et du travestissement.

Il y a, dans ses créations, une trinité toujours présente et essentielle imbriquant de façon inséparable trois niveaux de la représentation : danse, musique, costumes (et maquillage). Cette trinité est à l’œuvre dans "Dumy Moyi" (qui signifie « mes pensées » en Ukrainien, brouillant et diluant les pistes d'inspiration), une expérience qui offre une amplitude de lecture impressionnante, un point de rencontre utopique, carrefour historique et géographique des danses traditionnelles et contemporaines, un espace de communication entre les extrêmes, un grand écart entre l’ancien et le nouveau, le kitsch et le sublime.

"Dumy Moyi" est une offrande hors du temps et des modes. Un souffle de grâce. On y repense encore longtemps après.

Par Marie Plantin


Dumy Moyi
Les 19 et 20 décembre 2017
A la Maison de la Musique
8 Rue des Anciennes Mairies
92000 Nanterre
Réserver cet évènement