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Emmanuelle Laborit exulte et irradie dans un cabaret au féminin décomplexé et engagé

Ce spectacle signe la redécouverte d’une actrice de tempérament, la formidable Emmanuelle Laborit, qui joue là l’un de ses plus beaux rôles, une partition flamboyante de chansigne inédite, dans une forme empruntant au cabaret sa verve et sa festivité. 
Tout, dans ce spectacle, est un enchantement. Rarement on aura vu une telle synergie entre théâtre, musique et danse sur un plateau, une telle réunion de talents œuvrant dans la même direction pour un résultat absolument époustouflant. Le metteur en scène et marionnettiste Johanny Bert (à qui l’on doit le merveilleux spectacle jeune public, "Le Petit Bain") a réuni sur scène la  comédienne sourde, metteure en scène à ses heures, par ailleurs codirectrice de l’IVT (International Visual Theatre), Emmanuelle Laborit, et le Delano Orchestra, quintet créé par Alexandre Rochon, cinq garçons dans le vent pratiquant une musique hybride bien à eux, entre folk, ambiant et rock indé, avec une âme de défricheurs les rapprochant de groupes comme Sparklehorse, Animal Collective ou encore Brian Eno. 

Le spectacle porte un titre choc, “Dévaste-moi”, et il brasse large, fluide dans ses grands écarts du grave au léger, nous faisant passer sans transition de la gorge nouée au rire à gorge déployée. Cabaret olé olé pétri de sensualité, il tire sa forme (l’enchaînement de chansons et numéros) et sa subversion du genre, nourri de son héritage historique burlesque et décadent, anti-conformiste et transformiste. A ceci près que la chanteuse est sourde. Double audace donc. Emmanuelle Laborit n’entend pas mais n’est pas muette pour autant, gare aux amalgames. Sa famille la surnommait d’ailleurs enfant "la mouette" à cause de ses cris. Sur scène elle ne chante pas mais s’empare de la position centrale de leader par le corps, signant chaque chanson et même plus puisqu’ici la langue des signes française se déploie au-delà d’elle-même, engageant tout le corps dans l’espace, en une partition physique qui a bénéficié de l’œil expert et de la complicité du chorégraphe Yan Raballand. 

On navigue dans un répertoire éclectique réjouissant, repris avec fougue par le Delano Orchestra qui occupe les côtés de la scène, dans la marge, mais bel et bien visible et présent. Brigitte Fontaine, Gershwin, Bashung, Gainsbourg, Gossip, Donna Summer et même Georges Bizet ainsi que d’autres encore, piochés du côté de la variété française, des tubes rock, de l’opéra, sont passés au crible de cette formation non seulement douée mais terriblement attachante. Le fil conducteur entre tous les morceaux choisis, c’est le corps, le corps bien vivant, libre, aimant, désirant, autant que brutalisé, triste et blessé. Et en cela, Emmanuelle Laborit est une interprète hors pair. Au rythme des chansons égrainées, s’accélérant parfois en medley, elle traverse, et nous avec, toute la joyeuse flopée des étiquettes qui collent à la peau de la gente féminine, ces carcans carnavalesques, toutes ces représentations qui portent en elles une théâtralité folle. Les costumes d’ailleurs, contribuent à cette succession de silhouettes, longue robe de dentelle rouge portée à même la peau, talons, veste mariant la fourrure et le cuir, corset couleur crème, mini combi en jean, collants résilles, robe soutane en toile lourde… c’est un cabaret transformiste qui déploie ses atours et figures sous nos yeux conquis. Car ces costumes sont d’une ingéniosité, d’une créativité et d’une expressivité maximale (bravo Pétronille Salomé !) et le soin apporté au choix des matières prolonge la sensualité folle de la comédienne. Quant aux textes des chansons, projetés en français en fond de scène, ils prolongent eux aussi cette cartographie féminine et l’on renoue avec des paroles que l’on croyait pourtant connaître, on plonge dans leurs univers, leurs méandres, leurs histoires, leur poésie ou leur drôlerie, médusé par le champ infini qu’elles ouvrent. 

“Dévaste-moi” est une ode au corps dans tous ses états, un manifeste féministe à l’engagement jovial, une déclaration d’amour en faveur de la langue des signes françaises, l’un des fers de lance d’Emmanuelle Laborit, langue à part entière innervée d’une poésie gestuelle entraînant le visage dans toute sa richesse expressive. La mise en scène est idéale, elle habille la comédienne d’un écrin qui lui va comme un gant, la met en valeur et donne à chaque scène son identité singulière, son émotion. Johanny Bert orchestre une interaction habilement menée, pertinente et bienvenue, entre la comédienne et les musiciens. Ces moments de contact viennent rompre avec l’aspect solo, créer du lien, du fluide entre les disciplines, toutes connectées. Dans ce contexte lumineux aux airs de music hall, Emmanuelle Laborit danse, exulte, donne tout, sensuelle, entière, elle habite son corps sans tabous, sans complexes, elle est belle et tourbillonnante et son énergie nous foudroie et nous galvanise en même temps. On sort de là pantelant d’admiration et de gratitude.

Ce spectacle est une délectation.

Par Marie Plantin

Dévaste-moi
Du 3 au 8 juillet 2018
A la Maison des Métallos
94 Rue Jean-Pierre Timbaud
75011 Paris
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