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Eblouissante Anouk Grinberg dans “Un Mois à la campagne”, un bijou de théâtre

En ce moment, au Théâtre Dejazet, se joue un drame intimiste de toute beauté, signé de l’auteur russe Ivan Tourgueniev et admirablement mis en scène par Alain Françon avec une dizaine de comédiens remarquables, Anouk Grinberg en tête de cortège.
Il fallait le bagage, la maîtrise et la finesse d’Alain Françon pour mettre en scène à sa juste valeur cette pièce admirable, tout en nuances et en ambivalences, de l’auteur russe Tourgueniev, "Un Mois à la campagne", dans la traduction, tout de connivence vêtue, de Michel Vinaver. Et une équipe de haut niveau pour en faire un spectacle aussi homogène dans sa réussite. Car ici, tout concourt à l’harmonie et à la délicatesse de l’ensemble.

La scénographie d’abord, un mobilier de goût, réduit à l’essentiel, s’accorde avec une fresque murale d’un raffinement exquis, abstraite et figurative à la fois puisque l’effet moucheté des couleurs pastels saupoudrant la partie basse des panneaux muraux évoque un champ de fleurs au printemps, un paysage champêtre esquissé comme une touche de sensations plutôt que la description pure et réaliste d’un décor défini. L’action se déroule dans une propriété cossue de la campagne russe, à la mi-temps du XIXème siècle (la pièce a été écrite en 1850), tantôt en intérieur, tantôt en extérieur.

Les costumes participent de l’esthétique d’ensemble. Signés Marie La Rocca, ils explorent une palette de tons clairs, prolongeant la dimension picturale du fond de scène. Les coupes sont impeccables, elles dessinent des silhouettes expressives, correspondant parfaitement à la personnalité de chaque personnage et à la morphologie de chaque comédien, mis en valeur. Un manteau long, léger et ample, une petite robe en dentelles blanches, un pantalon taille haute cintrant la taille, un costume ajusté, une longue robe nouée en cache-cœur, chaque pièce, chaque tenue, jusqu’aux souliers, est un régal pour les yeux. Les teintes se marient les unes avec les autres pour créer un tableau d'ensemble harmonieux où l’élégance prime, agrémentée d'une certaine nonchalance propre aux vacances.

Quant à l’histoire, elle se dévoile au fur et à mesure, au rythme des vibrations et variations du cœur, au grès de dialogues sensibles révélant ou cachant les intentions et sentiments des uns et des autres. C’est un jeu de cache-cache où conventions et inclinations ne marchent pas toujours de paire, au contraire. De quoi s’agit-il au juste ? La vie suit son cours paisiblement dans la propriété d’Islaïev, jusqu’à ce que la maîtresse de maison s’entiche du jeune précepteur en charge de son fils et que sa pupille vacille aussi sous le charme innocent du jeune homme fraîchement arrivé. L’amour s’invite par effraction dans ce quotidien flirtant avec les limites de l'ennui, baigné d’oisiveté, dans les recoins de ses journées d’été sans fin, délayées dans la torpeur du climat qui annoncent le théâtre à venir d'un certain Tchekhov, incontestable maître du genre.

"Coup de tonnerre dans un ciel sans nuages", cette citation pourrait être le titre de la pièce, tant l’irruption de l’amour est vécue comme un cataclysme passager qui atteint son paroxysme dans sa révélation, pour ensuite retomber comme un soufflet, avec le départ précipité du jeune homme. Anouk Grinberg y est souveraine et flamboyante, elle chante presque le verbe de Tourgueniev traduit par son père. On la savait excellente comédienne, on la découvre plus magistrale que jamais. Musicale. Comme chacun des autres interprètes, elle a l’intelligence et l’humilité de ne jamais enfermer son personnage dans une interprétation monolithique mais au contraire, c’est tout le caractère versatile, mouvant, tout le vertige de Natalia qu’elle tend à offrir et la subtilité de la psychologie humaine n’en ressort que plus grandement. Guillaume Lévêque, qui interprète son mari, malgré son rôle discret, irradie la scène de sa présence douce et robuste à la fois, et porte la dignité au rang du panache. Un homme qui ravale sa douleur plutôt que de l’exhiber, et se situe dans la compréhension plus que dans le jugement, un personnage magnifique. Mais on pourrait tous les citer, tant la distribution relève de l’état de grâce. Chacun s’empare de son rôle avec ferveur et en restitue toute la saveur. On est sous le charme, complètement.

Alain Françon a toujours été un grand directeur d’acteurs, un metteur en scène fin et rigoureux qui défend depuis longtemps des textes essentiels du répertoire dramatique (d’Ibsen à Edward Bond en passant par Tchekhov, Beckett ou Botho Strauss) via des spectacles classiques de belle qualité. “Un Mois à la campagne” ne cesse de nous le rappeler. C’est une apogée. On y pense encore, longtemps après.


Par Marie Plantin

Un Mois à la campagne
Du 9 mars au 28 avril 2018
Au Théâtre Dejazet
41 Boulevard du Temple
75003 Paris
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