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Double ration de danse au Théâtre de la Bastille

Focus danse en ce moment au Théâtre de la Bastille en partenariat pour la troisième année consécutive avec l’Atelier de Paris  / Centre de développement chorégraphique national. Cinq spectacles sont présentés au total. Retour sur les deux premiers, visibles à la suite le temps d’une soirée riche et enthousiasmante qui offre aux spectateurs deux propositions radicalement différentes témoignant de deux gestes chorégraphiques solides, aguerris et forts, portés par des interprètes de haute volée.
Une soirée, deux spectacles. Soirée double, donc. L’occasion de mettre en lumière deux identités et orientations chorégraphiques singulières, sans aucun point commun. Pour ouvrir le bal, le duo composé de Sofia Dias et Vitor Roriz que l’on a pu voir ensemble en un face à face qui mêlait déjà le geste à la parole dans “Antoine et Cléopâtre” mis en scène par Tiago Rodrigues, puis au milieu d’une distribution plus large dans “Sopro” du même Tiago. Mais si leur nom est associé d’emblée au merveilleux auteur et metteur en scène portugais, les deux danseurs collaborent en binôme sur leur propre recherche chorégraphique depuis presque quinze ans. Ils n’en sont pas à leur coup d’essai et ça se voit dans ce nouvel opus intitulé “Ce qui n’a pas lieu”. Couple à la scène comme à la ville, nul besoin de connaître le dessous des cartes pour s’en douter tant leur présence sur scène relève de l’osmose et culmine ici en une partition où leurs corps se mêlent et s’entremêlent en un sommet de sensualité pure, tout à la fois graphique et animale, où le désir pousse leurs deux corps l’un vers l’autre en une danse d’une expressivité puissante et jamais convenue. Car la grammaire chorégraphique qu’ils déploient dans l’espace et dans la langue n’appartient qu’à eux, elle est leur marque de fabrique, leur signature. Et si celle-ci nécessite toujours un temps d’entrée en matière pour nous familiariser avec, leur utilisation du langage n’étant jamais ni réaliste ni syntaxique, leur rapport à la narration troué de mystères, leur gestuelle très formelle, presque robotique par moments, arrive toujours ce point de bascule où l'on plonge radicalement. Car une fois la parole stroboscopique du début déliée par un chant qui s’affirme et place la langue du côté d’une voix mélodique, une fois que l’élan de la parole qui advient nous entraîne dans son sillage et que le corps prend le relai et noue son rythme avec le texte, on est happé par cette énigme poétique qui se déploie autant à nos oreilles que sous nos yeux. Et puis on entend derrière les mots notre propre interprétation, l’histoire que l’on se raconte en sourdine dans le noir de la salle face à ces deux danseurs superbes dans leur précision et finesse. On comprend l’état amoureux qui surprend, la rencontre amoureuse qui, dans la brûlure de la beauté et du basculement qui advient, sépare les mots des yeux, la vue de la parole. Et nommer devient impossible. Et dire devient impensable. Le spectacle prend alors une tournure mythologique en convoquant Diane et Actéon changé en cerf à la vue de la déesse nue se baignant dans un lac. Et si la scénographie du spectacle prête peu à la rêverie, corps et mots suffisent à nous transporter au coeur du mythe, au coeur du coup de foudre.

Deuxième temps. Après la salle du haut qui impose un rapport scène/salle intime, la profondeur du plateau de la salle du bas accueille “A l’Ouest” d’Olivia Grandville qui partage ici la scène avec ses danseuses. Elles sont cinq en tout à s’emparer du plateau dans un mouvement de circularité induit par la scénographie : un igloo de fer évidé, laissant apparaître en son intérieur un écran de télévision diffusant des images du grand nord canadien, trône au centre. C’est donc autour qu’évoluent les interprètes après l’avoir recouvert de bâches en plastique transparentes, reflétant ainsi les couleurs véhiculées par l’écran (on reconnaît là la grâce du créateur lumière Yves Godin dont les idées scénographiques originales savent toujours se fondre dans l’esthétique d’ensemble tout en donnant au projet une identité esthétique forte, chapeau l’artiste !). Nourri par un voyage de la chorégraphe à la rencontre des autochtones d’Amérique du Nord, puisant à la source des danses amérindiennes, en particulier du pow-wow, pratique rituelle spirituelle essentielle aux natifs pour garder vive leur identité culturelle par delà les ravages de la colonisation, “A l’Ouest” expose en préambule son projet afin d’éclairer d’emblée le spectateur sur la démarche inhérente à la proposition chorégraphique. Accompagné en live par un percussionniste stupéfiant (Paul Loiseau) qui bat la pulsation avant même l’entrée en scène des danseuses et interprète la création musicale d’Alexis Degrenier inspirée d’un morceau de Moondog, “Invocation”, le spectacle prend la forme d’une transe chamanique qui s’empare du corps des danseuses jusqu’à atteindre l’état d’attention des spectateurs, pris dans l’hypnose qui en découle. Tribale, rebondissante, agile et souple, gardant inlassablement le rythme, la gestuelle élaborée tresse danse contemporaine et danses traditionnelles en un dialogue envoûtant qui innerve le corps des danseuses vêtues de simples tuniques noires à franges, jambes nues, pour mieux pointer l’attention sur leur partition fondamentale, socle du mouvement qui entraîne le reste du corps. Mention spéciale à Tatiana Julien, interprète fabuleuse, littéralement soulevée de l’intérieur par le rythme percussif de la musique, irradiant la puissance évocatrice à l’oeuvre dans ce martèlement. Sa danse est l’affirmation féroce d’une identité et une offrande fondue dans le collectif.

Inutile de préciser qu’après une soirée d’une telle teneur qui met la création chorégraphique à l’honneur, on attend impatiemment la suite, Madeleine Fournier avec “Labourer” ainsi que Liz Santoro et Pierre Godard avec deux propositions, “MAPS” et “Stereo”, à découvrir cette semaine.

Par Marie Plantin