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Doreen ou l’amour à mort

Il nous avait transporté avec son "En Route Kaddish" qui mêlait déjà avec une grâce infinie la réalité et la fiction, un destin individuel, celui de son grand–père, et la Grande Histoire. David Geselson revient avec un nouveau spectacle dans le même sillon, aussi éblouissant que le précédent.
On a beau courir les salles de théâtre, les représentations avec passion, force est d’avouer que des spectacles comme celui-là, on en voit rarement. "Doreen", dans ce qu’il propose de promiscuité avec l’expérience de vie d’un couple, en l’occurrence celui d’André Gorz et Doreen Keir, abolit les frontières ordinaires entre la scène et la salle, la fiction et le réel, et bien plus. Il crée un espace de circulation d’une fluidité incroyable entre la vie de ces deux personnalités ayant réellement existé, la présence funambule des deux comédiens au plateau (les merveilleux Laure Mathis et David Geselson), et nous le public, conviés à partager au plus près de ce qui s’y joue ce temps suspendu de la représentation, cette heure d’intimité, ce dernier repas en leur compagnie, et ce dialogue entre eux au fil des ans, qui n’a jamais cessé d’être le ciment de leur couple.

Mais commençons par les présentations. André Gorz, Doreen Keir. Lui est autrichien d’origine, il s’appelle en réalité Gérard Horst, il changea de prénom et de nom à plusieurs reprises pour obtenir sa naturalisation et préserver sa liberté de pensée et d’écrire dans une France d’après-guerre encore frileuse. Il fut journaliste, chroniqueur économique au Nouvel Observateur, proche de Sartre qui lui préfaça son essai autobiographique "Le Traître", publié en 1958, à la fois auto-analyse et critique du modèle de société capitaliste en train de se mettre en place à l’époque. Signe particulier : aucun sens du rythme. Elle est la Doreen qui se cache autant qu’elle se révèle dans le D de la "Lettre à D." que, sous le pseudo d’André Gorz, Gérard lui écrivit à la fin de sa vie, en 2006, déclaration d’amour, acte de bravoure à sa manière, mea culpa épistolaire, confession publique sans impudeur, pour rétablir la "vérité" sur sa femme et la place indispensable qu’elle prit dans sa vie. Signe particulier : une arachnoïdite, maladie incurable qui la fit souffrir jusqu’à sa mort.

David Geselson n’adapte pas la lettre à la lettre, si l’on peut dire. Familier de l’œuvre de Gorz, notamment de ses théories en écologie politique, il s’imprègne de l’œuvre de cet homme, et de ce legs qu’est La "Lettre à D." pour mieux inventer sous nos yeux ce couple dans son cadre d’existence. Le plateau devient le salon, l’appartement, le cadre de leurs dernières heures de vie puisque tous deux ont décidé de ne pas se survivre et de mourir ensemble. Nous sommes donc en 2007, un an après la parution de la lettre. Mais nous sommes aussi le jour où ils discutèrent mariage, le jour où ils discutèrent de l’aliénation sociale à l’automobile, le jour où ils dansèrent leur première danse, le jour où ils reçurent la lettre énervée de Godard, chaque jour où ils parlent de leur vie et du monde qui les entoure, chaque jour qui fait le couple, qui fait une vie, qui fait la vie.
 
Car ici ce n’est pas la chronologie qui compte. La temporalité mise en place et en perspective participe de la même unicité de l’ensemble : les temps d’avant et d’après se rencontrent, le passé côtoie le présent dans ce même espace où la vie ne se mesure pas à l’aune des dates qui l’ont façonnée, où rien n’est morcelé, où tout est un dans un tout, où l’amour ne se cantonne pas à ces deux êtres, il nous englobe avec lui dans l’acte même du théâtre. Pas de sentimentalisme ici, ni de romantisme. Il s’agit bien d’amour, de celui-là même qui aide à vivre chaque minute autant que le long terme, qui est un socle et un tremplin, qui change le regard sur le monde et nous transforme de très loin. Il est là et c’est de cela que l’on parle ici en creux ou en pleine lumière, cela que l’on tente d’approcher.

Et dans ce lieu de théâtre, sur ce plateau au décor réaliste de salon au mobilier seventies, sous ce plafonnier carré qui nous éclaire tous, David Geselson parvient à faire renaître cet amour qui pourrait tout aussi bien être un autre. Il l’a cherché dans l’envers du dialogue, dans chaque geste, chaque regard, chaque intonation, réécrivant l’histoire depuis son regard. Dans la justesse de chaque note. Et cette partition subtile et frémissante, il nous la livre comme une offrande, un terrain de réflexion sur ce que c’est qu’être ensemble, ce que c’est que partager, penser et aimer.

Ce spectacle revient à l’origine de ce qu’est le théâtre, étymologiquement, le lieu d’où l’on voit. Car dans son dispositif tri-frontal, David Geselson instaure un espace de chassés-croisés de regards, il y a Doreen et Gérard, il y a David et Laure, il y a chaque spectateur qui peut voir dans le regard de celui d’en face le visage qu’il ne voit pas. Quand Laure/Doreen est tournée dos à nous, c’est dans les yeux de David/Gérard qui nous fait face qu’on la voit et dans ceux des spectateurs dont l’émotion est perceptible. N’est-ce pas cela aussi l’amour ? Voir par les yeux de l’autre en face ? Un jeu enrichissant de regards qui nous fait porter sur le monde une multiplicité de points de vue et nous sauve de la solitude et d’un esprit étriqué.

"Notre tâche est de penser l’impensé et l’impensable de nos pensées" écrivait Heidegger cité par David Geselson au début de la représentation. "Il faudrait pouvoir suspendre le langage, et en recréer un à sa mesure, à la mesure de ce qu’on vit, et de ce qu’on ne sait pas qu’on vit, pour pouvoir exprimer justement ce qu’on est, ce qu’on pense. Même si c’est forcément un échec. Trouver l’accord entre ce qu’on vit et ce qu’on dit, entre le vécu et le parlé, c’est un échec de toute façon." Oui, la tentation de se taire, qui ne l’a pas déjà éprouvée ? A quoi bon parler ? A quoi bon écrire ? Et pourtant, cette pièce existe et David Geselson parvient à ceci justement, à ce petit miracle qui est de saisir quelque chose de l’ordre de l’inexprimable. N’est-ce pas la mission secrète de toute œuvre d’art ?

C’est ainsi, avec cette création de facture modeste et humble qui tient dans l’essentiel à l’intelligence et à la subtilité de son texte et à la présence sur le fil des deux comédiens, que David Geselson tend à "penser l’impensé et l’impensable de nos pensées" et dans son geste nous étreint totalement. Ce faisant, l’air de rien, il rend à Doreen son prénom et bien plus, il lui rend la lumière, à elle qui vécut dans l’ombre d’André Gorz et, dans le même mouvement, rend à André son prénom, Gérard. Mais ce n’est pas tout. Il donne à Doreen un visage, celui de Laure Mathis. Et quel visage. Là, on l’avoue, on peine à trouver les mots pour dire la beauté de cette actrice à fleur de peau, tout ce qui la traverse et nous traverse. On rend les armes, on retourne au silence, mais avant, à tous les deux, on écrit simplement : Merci. Et ce n’est pas un petit mot.

Par Marie Plantin


Doreen
Du 8 au 24 mars 2017
Au Théâtre de la Bastille
76 Rue de la Roquette
75011 Paris
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