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Danse contemporaine : les chorégraphes qui la font

Merce Cunningham : danse du hasard et nouvelles technologies

Surnommé "l’Einstein de la danse", l’américain Merce Cunningham a joué le rôle de révolutionnaire dans l’histoire de la chorégraphie. Celui qui générait sa danse sur ordinateur, qui avait proposé au public l'usage d’iPods, n’a eu de cesse de confronter l’esthétique du ballet aux nouvelles technologies, faisant fi de la narration au profit des collages de hasard et d’une indépendance totale de la musique et de la danse. Sa carrière fut également riche d’interactions artistiques.


Après des cours de claquettes à l’adolescence et une formation de comédien et danseur à la Cornish School de Seattle, le jeune Merce Cunningham lève les voiles pour New-York. Doté d’une détente exceptionnelle (ses sauts sont légendaires) et d’un corps à l’agilité féline, il est engagé en 1939 comme soliste dans la compagnie de Martha Graham, pionnière de la "modern dance". La technique de la chorégraphe est bâtie sur la respiration et l’alternance de contraction et de décontraction du corps (le fameux "contract/release"), les mouvements ayant pour fonction d’illustrer les intentions du danseur. Mais tandis que la gestuelle de Martha Graham met en relation les émotions humaines et leur expression physique, Merce Cunningham se tourne vers une conception toute autre : «le mouvement n’a pas à traduire l’émotion, il doit en être la source». Il quitte la compagnie en 1945.

Depuis ses tout premiers solos, Merce Cunningham fait du hasard un des constituants essentiels de ses chorégraphies. Dénuées de toute intention narrative, dépouillées de tout affect, elles sont le fruit de compositions aléatoires. Le nombre et le rôle des danseurs, les combinaisons de mouvements, l’ordre et la durée des séquences gestuelles sont joués aux dés, à pile ou face ou bien aux dés du Yi King (grand livre d'oracles chinois) à partir des spectacles existants de la compagnie. Ce processus de création renouvelle en profondeur la perception de l’espace : la perspective est abolie, tous les points de la scène ont la même valeur, tous les danseurs sont « solistes ». Le corps apparaît comme porteur d’une musicalité propre et susceptible d’être traversé par des coordinations nouvelles. Dans la même démarche, danse et musique sont créées simultanément mais en totale indépendance, les danseurs ne découvrant la partition qui les accompagne qu’en même temps que le public.

Le rôle du hasard est poussé à l’extrême dans les "events" que Merce Cunningham pratique depuis 1974. Fondés sur l’improvisation, ils constituent une performance unique qui s’adapte au lieu dans lequel ils se déroulent. Le choix des mouvements provient de tirages au sort ou (à partir des années 90) de "Lifeforms" (logiciel d’écriture du mouvement qui permet au chorégraphe d’inventer des enchaînements inédits).

La "technique Cunningham" est sans doute la plus enseignée dans les conservatoires du monde entier. A la fois complexe, rigoureuse et épurée, sa technique s’approche des mathématiques dans son exploration abstraite de tous les possibles du corps humain. Bras et jambes brassant l’air dans des directions contradictoires, mouvements de balancier du buste, la colonne vertébrale garde une verticalité classique malgré l’extrême liberté des mouvements. Par ailleurs, Merce Cunningham est l’un des premiers chorégraphes à incorporer des mouvements de la vie courante à ses créations, s’inspirant au quotidien des étirements de ses chats, du transfert de poids opéré par un passant enjambant un trottoir ou même des limites de son propre corps vieillissant, contraint par l'arthrose. «Il faut tout observer, continuellement. Moi, je trouve du mouvement partout», confie-t-il.

C’est à la Cornish School à Seattle où il étudie le théâtre et la danse, que le chorégraphe en herbe rencontre le musicien John Cage qui accompagne au piano les cours de danse. De sept ans son aîné, ce compositeur d’avant-garde sera son compagnon de vie et de travail jusqu’à sa mort en 1992. S’ils travaillaient ensemble, les deux artistes composaient chacun de leur côté, musique et chorégraphie se rejoignant au moment de la première représentation. En 1944, dans un minuscule théâtre de New York, Cunningham présentait ses premiers solos avec John Cage au piano. Ensemble, ils bâtissent une œuvre chorégraphique et musicale unique, concevant des pièces où la musique et la danse dialoguent, égales et indépendantes. C’est une véritable libération pour l'art chorégraphique qui se contentait à l'époque d’illustrer la musique. Leur méthode de travail est radicale : chacun élabore sa partition de son côté sur une même durée préalablement décidée. Lors de la première, c'est le choc de la rencontre.

En 1953, le danseur fonde la Merce Cunningham Dance Company au Black Mountain College, une communauté d’artistes en Caroline du Nord (sud-est). Cet environnement lui permet de travailler avec des peintres prestigieux comme Robert Rauschenberg qui signe le décor de «Summerspace» (1958), Marcel Duchamp qui créé celui de «Walkaround time» à partir de son œuvre « Le Grand Verre » (1968). D’autres plasticiens apportent également leur univers aux chorégraphies comme Andy Warhol et ses oreillers argentés gonflés à l’hélium pour «Rainforest» (1968).

Perpétuel novateur, Cunningham fait entrer dès les années 70 les nouvelles technologies dans ses créations en collaborant avec des vidéastes comme Charles Atlas  et Eliott Kaplan. Le répertoire de Cunningham (changements de directions incessants, décentrement des danseurs, absence de transition entre les séquences…) résonne avec le vocabulaire du cinéma : ouverture de champ, recadrages, ellipses. La collaboration entre Merce Cunningham et Charles Atlas exprime au plus haut point cette rencontre entre l’image et la danse. Des chefs-d’œuvre naissent de cette collaboration, notamment Torse (1978) et Channels/Inserts (1981). Charles Atlas invente tout un art du cadrage et du décadrage à partir des bifurcations, des vitesses et des lenteurs, des apparitions et disparitions continuelles du champ des danseurs. En 1999, sa collaboration avec Charles Atlas trouva une forme de synthèse dans le documentaire Merce Cunningham, a Lifetime of Dance.

Dans les années 90, l’intérêt de Cunningham pour les technologies contemporaines le pousse à découvrir le logiciel informatique "Lifeforms", logiciel de simulations de mouvements, qui lui donne de nouvelles possibilités chorégraphiques. En 1999, il créé Biped (sur une musique de Gavin Bryars) dans lequel les danseurs dialoguent avec leur image grâce à des capteurs placés sur leur corps. Octogénaire, celui qui n'hésite pas à collaborer avec les rockers John Paul Jones, Sonic Youth ou Radiohead va même jusqu'à exploiter la nature aléatoire de l’iPod Shuffle, dans eyeSpace (dont la musique s'écoute sur iPod.) en 2006.

Dessinateur, Merce Cunningham aimait croquer les oiseaux, les chats. Les mouvements des animaux l'ont toujours inspiré. En 1998, Pond Way ("la direction de l'étang"), sur une musique de Brian Eno, posait les danseurs comme des grenouilles sur un plan d'eau. A l'occasion de ses 90 ans, Merce Cunningham présente à Brooklyn Nearly Ninety, sa dernière création pour laquelle il a notamment fait appel à John Paul Jones (bassiste du groupe Led Zeppelin), ainsi qu'aux musiciens de Sonic Youth et au mixer Takehisa Kosugi. Lors des représentations à New York, il désirait que le prix des places ne dépasse pas 10 dollars, pour que le maximum de personnes puisse voir les spectacles. La critique Joan Acocella a écrit de Cunnigham : "Je ne pense pas qu’il existe un autre chorégraphe au monde qui nous rapproche davantage de la vérité. La beauté dépourvue de raisons d’exister, et qui s’assume pleinement comme telle : voilà à quoi la vie aurait pu ressembler avant que nous n’ayons entrepris de la maquiller. Parfois, quand j’observe le travail de Cunningham sur scène, j’ai l’impression de contempler le monde au septième jour, alors que tout est neuf et sans fard — avant le serpent, les larmes et les explications."

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