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Danse contemporaine : les chorégraphes qui la font

La danse théâtre de Pina Bausch

Elle a changé à jamais le visage de la danse contemporaine, l’a ouverte au territoire du théâtre, lui apportant un souffle neuf, réinventant le rapport au public, renouant avec l’immense potentiel narratif et émotionnel du corps. Entre les années 70 et les années 2000, jusqu’à sa mort brutale en 2009, Pina Bausch n’aura eu de cesse de créer des spectacles éblouissants sur les rapports hommes / femmes, inspirés par ses interprètes, parties prenante de ses créations, par les pays qu’elle aura exploré avec sa compagnie, le célèbre Tanztheater de Wuppertal, sa ville, son QG, auquel elle reviendra toujours. L’humain dans toute sa complexité, ses affres, ses manques, ses souffrances, ses joies, ses ridicules, sa grâce, son éclat, est au cœur de son travail qui va puiser au plus profond des biographies intimes de ses danseurs et danseuses pour en extraire un mouvement, une idée, un solo, un duo voire une scène collective. Ses spectacles sont construits pour la plupart en fragments, en une alternance de scènes ou saynètes, tantôt légères, tantôt graves où la nature s’invite souvent que ce soit sous la formes de fleurs (les fameux œillets de Nelken), de terre (dans le Sacre du Printemps) ou encore d’eau à foison (Agua). Pina Bausch avait le don de créer des écrins où ses danseurs, hommes et femmes, étaient magnifiés. Aucun ne se perd dans la troupe, ne se noie dans le collectif. Les individualités y sont très fortes sans qu’aucun ne se mette en avant. Chacun existe très fortement sans jamais éclipser celui d’à côté. Femmes toutes en robes longues et cheveux long, talons hauts, au maximum de leur féminité ; hommes en costumes, chemise, pieds nus. Rarement on a vu des solos masculins aussi éblouissants que chez Pina Bausch. La sensualité, l’expressivité, la liberté, la personnalité de chaque danseur ou danseuse y est magnifiée. Les chorégraphies de Pina Bausch respirent et transpirent le souffle de la vie. Elles sont comme une offrande de danse palpitante, à fleur de peau ou à vif, c’est tantôt.

Pina Bausch a dirigé quasiment toute sa carrière (depuis 1973)  le Tanztheater de Wuppertal, berceau des créations de sa compagnie. C'est là qu’elle confectionnait ses pièces, mélange expressionniste de danse et de théâtre, à l'humanité vibrante, à la générosité toujours intacte, à la créativité inexorablement renouvelée. A la fin, dans la dernière quinzaine d'années de sa vie, elle s'est mise à créer des œuvres inspirées des grandes villes ou des pays du monde où elle séjournait, invitée avec sa compagnie en résidence afin de s'imprégner de l'atmosphère des lieux : Budapest et la Hongrie (Wiesenland), Palerme et la Sicile (Palermo, Palermo), Istanbul et la Turquie (Néfes), Tokyo et le Japon (Ten Chi), Lisbonne (Masurca Fogo), Hong Kong (Le Laveur de vitres), Madrid (Tanzabend II), Rome (Viktor en 1986 puis O Dido en 1999), Los Angeles, et le Texas (Austin) (Nur du), Séoul et la Corée du Sud (Rought Cut), Vienne (Ein Trauerspiel), le Brésil (Agua), l'Inde et en particulier Calcutta,  Santiago du Chili.

Retour sur les œuvres phares de la chorégraphe qui ont contribué à imprimer sa marque dans l’histoire de la danse contemporaine :

"Orphée et Eurydice" (Gluck) 1975 : En 1975, Pina Bausch chorégraphie Orphée et Eurydice sur la partition de Glück à l’opéra de Wuppertal. La musique du compositeur l’avait déjà inspirée un an plus tôt avec Iphigénie en Tauride. Elle renouvelle l’expérience pour livrer sa version du mythe, un opéra dansé sombre et désespéré où la mort désunit ces amants sincères mais trop humains. Si la musique d’Orphée avait le pouvoir de repousser les ténèbres, la chorégraphie de Pina n'a pas peur de s'y glisser, voire de s'y confondre. Elle dit la vulnérabilité des corps et la mort inéluctable. Comme la musique d’Orphée, sa danse est envoûtante. Comme le drame d’Orphée, sa danse traque la tragédie. Son lyrisme épuré confine au sublime.

"Le Sacre du printemps" (Stravinski) 1975 : Créée pour la première fois par Vaslav Nijinski pour les Ballets russes, Le Sacre du Printemps a été depuis maintes fois chorégraphié par des personnalités de la danse aussi différentes que Mary Wigman, Martha Graham, Maurice Béjart, Mats Ek, Angelin Preljocaj… Dans la version de Pina Bausch, la scène est recouverte de tourbe, hommes et femmes piétinent cette terre, symbole de la fertilité renouvelée du Printemps. La pièce s’achève sur la mort de l’élue, sacrifiée par le groupe. Pantelante dans sa fine robe rouge, victime de la violence du groupe, elle est l’innocence meurtrie par la brutalité des hommes. Visages défaits, corps souillés de terre, portées par une énergie farouche, les danseuses de Pina sont des héroïnes bouleversantes révélées à elles-mêmes par la puissance d’une chorégraphie foudroyante.

"Café Müller", 1978 : C’est l’une des œuvres les plus célèbres de la chorégraphe, celle qui a marqué la naissance du "tanztheater", ce style unique à l'expressivité décuplée, mélange de danse et de théâtre dont Pina Bausch ne se départira plus. Café Müller puise son inspiration dans son enfance -les parents de Pina Bausch tenaient un bar-hôtel en Allemagne pendant la seconde guerre mondiale et petite, elle y a passé des heures entières cachée sous les tables à observer le ballet des clients. Evoluant dans un espace encombré de chaises et de tables vides, les danseurs dansent la solitude humaine, l'incommunicabilité entre hommes et femmes, la souffrance indicible de la rupture amoureuse... Défaite de toute intention esthétique classique, ce ballet de blessés intérieurs reste la création la plus intime et intense de la chorégraphe dont la silhouette de liane et la gestuelle fluide irradiait sur le plateau.

"Kontakthof", 1978 : La première création de Kontakthof date de 1978. Sur des musiques populaires des années 30 (Charlie Chaplin, Nino Rota...), Pina Bausch évoque l’éternel et difficile rapport de séduction entre les hommes et les femmes. Dans une grande salle vide, des hommes et des femmes sont alignés sur des chaises contre les murs. Les femmes, excitées et enjouées, sont habillées de robes très colorées. Les hommes, cravatés, sont raides et lugubres. Dans ce spectacle déroulant les multiples formes du contact masculin/féminin, les relations sont mouvantes, la communication problématique, l'autre inaccessible. Les caresses se font gifles, les gestes tendres se transforment en dérision par le rire. Les hommes et les femmes se cherchent ou se fuient dans un jeu du chat et de la souris qui n'a pas d'âge.

"Bandonéon", 1980 : Loin de la danse trépidante et vive et des enchaînements à tire d’aile de ses précédentes chorégraphies, Pina Bausch propose une pièce hiératique, lente et grave, où l'émotion ne se danse que par fulgurances, au compte-goutte. Dans un décor de café décati, aux airs de salle d’attente ou de salle des pas perdus, le temps s'engouffre et les éclats de danse s'y montrent rares, retenus. Dans cette création sur des airs de tango américano-latino, Pina étreint l’essence du tango, son âme distillée.

"Nelken", 1982 : Pina Bausch aime les matières naturelles sur le plateau (eau, terre, bois). Après la tourbe du Sacre du printemps, ce sont des œillets à foison qui jonchent le plateau de Nelken. Un champ de fleurs sur lequel le danseur Dominique Mercy, en robe noire, se lance dans un solo mémorable, démonstration drolatique d’une série de figures propres à la virtuosité de la danse classique.

"Palermo Palermo", 1989 : Résultat d’une résidence de trois semaines de Pina Bausch, et de sa compagnie, au Teatro Biondo de Palerme en Sicile, Palermo Palermo puise son inspiration dans la vie de la capitale sicilienne pour livrer un portrait dansé de cette ville bouillonnante où tradition, religion et cérémonies se mêlent. Fini le temps des emportements tragiques, de la remontée à la surface de l’inconscient torturé, des blessures à fleur de corps, la danse de Pina s’ouvre sur le monde, se fait gourmande et dépaysante.

"Kontakthof pour dames et messieurs de 65 ans et plus", 2000 : Vingt-deux ans après sa création, Pina Bausch reprend Kontakthof avec vingt-huit danseurs amateurs, hommes et femmes entre 65 et 77 ans.  Dans cette pièce mythique, les interprètes affichent leurs jeux amoureux dans une vaste salle de bal où l’intimité des sentiments, associée à celle des corps, usés, imparfaits, fanés, s’expose au rythme de vieux tangos ou de rocking chair... Une réincarnation à la fois crue et nostalgique, cruelle et hystérique, qui révise les codes de la séduction et dit le besoin universel d’être aimé. Cette pièce mythique porte en elle tous les thèmes chers à la chorégraphe : amour, violence, angoisse, tristesse, désir, tendresse. Une réincarnation à la fois crue et nostalgique qui révise les codes de la séduction et dit le besoin universel d’être aimé. Ce condensé d'humanité, hétéroclite, dissipé, cruel, hystérique, n'est pas sans évoquer des enfants dans une cour d'école. Chahuter, former une ronde, une ligne, courir, hurler, se rouler par terre, écouter, dire des histoires, s'épuiser, se rechercher, se retrouver, s'étreindre pour mieux se séparer : ces hommes et ces femmes sont à l'image de leurs désirs, futiles ou denses.

"Sweet Mambo", 2008 : La dernière pièce de Pina Bausch, Sweet Mambo, offre une enfilade de solos qui témoignent de la place unique qu'avait chacun de ses danseurs, hommes ou femmes, dans ses créations. Pina Bausch savait en effet mieux que personne, être à l'écoute de la créativité de chaque interprète, mettre en avant leur personnalité, leur gestuelle, leur énergie.

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