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A la Colline, les actrices ont le beau rôle

En ce moment, la Colline fait la part belle aux femmes et aux actrices en particulier avec, à l’affiche, deux spectacles qui explorent, chacun à leur façon, la filiation et les rapports mère / fille.
D’un côté, dans la grande salle, “A la trace”, un texte signé Alexandra Badéa, aux échos “mouawadiens” si l’on peut dire, retrace la quête identitaire d’une jeune fille via une énigme aux accents presque cinématographiques. On n’en dira pas plus pour ne pas dévoiler les enjeux d’une pièce ardente qui ménage ses effets de surprise et de révélation mais seulement qu’en son cœur, c’est la filiation qui est creusée, mère / fille en particulier, sur diverses modalités, loin des stéréotypes ambiants. Pas de réalisme ici, pas de psychologie si ce n’est que l’inconscient nous joue des tours certes mais nous aiguille aussi, en sourdine, en douce, nous fait signe pour mieux nous guider dans notre quête. Clara, le personnage noeud d’"A la trace" cherche, elle cherche une femme, mais que cherche-t-elle au fond, elle ne le sait pas elle-même. La pièce, mise en scène par Anne Théron à qui l’on doit de très beaux spectacles comme "La Religieuse" (d’après Diderot) ou bien encore "Ne me touchez pas" (inspiré des "Liaisons Dangereuses", dans une ré-écriture personnelle) est une intrigue à tiroirs et à secrets, un sujet traité sous la forme d’une épopée intime, faite de rencontres qui font avancer, vers l’autre et vers soi. Et cette idée de base, qu’on ne peut se construire et construire l’avenir si on n’est pas au clair avec ses origines et son passé. Pour porter ce spectacle qui vient nous harponner loin, profond, en tant que mère, en tant que fille, déroutant nos modalités de pensée, autant que la bienséance et la morale, quatre femmes, quatre actrices et pas des moindres : Liza Blanchard, Judith Henry, Nathalie Richard et Maryvonne Schiltz. Elles inscrivent le spectacle dans sa dimension intergénérationnelle et bien plus que ça. Judith Henry et Nathalie Richard, qui ont aussi leur carrière cinématographique, viennent nous prouver une fois de plus à quel point les planches sont leur élément. Elles portent leur rôle avec superbe, audace, engagement et une liberté épanouissante pour qui les regarde. A l’écran de la vidéo qui ponctue le récit, entre en interaction avec les interprètes au plateau, des hommes cette fois, et quels hommes : Yannick Choirat, Alex Descas, Wajdi Mouawad et Laurent Poitrenaux. Forts et fragiles à la fois, sensibles, mouvants comme leurs doutes et questionnements, ils ont un panache et une sensualité prodigieuses. Le dialogue qui s’installe entre eux et Nathalie Richard pourrait constituer à lui seul le début d’une autre pièce, d’un autre texte autour des relations hommes / femmes, de la séduction à l’heure du numérique, ce qu’il reste du corps à travers l’écran, ce qui nous atteint chez les uns et chez les autres, et la puissance de la différence des sexes, la vertu du dialogue dans la construction de soi. Une oeuvre en soi qui pourrait être le prolongement d’"A la trace", la suite d’une trame, l’exploration de la question : à quel point le premier amour, celui éprouvé et partagé avec sa mère, vient atteindre et étreindre nos relations sentimentales ?

Tout en haut, dans la petite salle, “Au Bois”, signé Claudine Galea, nous entraîne dans la forêt obscure des contes. La pièce est une relecture très libre du "Petit Chaperon rouge". Claudine Galea y explore les liens entre la gourmandise et la chair, elle inverse les rapports de désir, redistribue les cartes et les rôles, donne la parole au bois et à la rumeur publique, et re-questionne la place de la mère, prise en étau entre sa propre mère et sa fille. Le prédateur n’est pas celui que l’on croit mais la violence est toujours là, les rapports de force entre les sexes et les générations. Le texte oscille, poésie rimée, dialogues crus, monologues intérieurs, il est multiforme. La mise en scène de Benoît Bradel, familier de l'univers des contes et de leur ré-interprétation (on se souvient de son étonnant "A.L.I.C.E") autant que des matières dramatiques non conformistes, traque ce rapport mixte à l’archaïsme du conte et au contemporain des problématiques soulevées. La forêt est une aire de jeu un peu décatie. A l’abandon. La vidéo prolonge le décor et l’atmosphère nocturne de l’ensemble. Le spectacle donne la part belle aux comédiennes, Emilie Incerti-Formentini, qui nous avait déjà subjuguée chez Guillaume Vincent ( dans "Rendez-Vous Gare de l’Est", "Songes et Métamorphoses"…), Emmanuelle Lafon, interprète hors pair, travaillant notamment aux côtés de Joris Lacoste sur son projet fleuve d’"Encyclopédie de la parole", et Séphora Pondi, jeune découverte qui ne démérite pas face à ses aînées. Trio de femmes puissantes. La mère, la fille, le bois. L’inconscient s’invite ici aussi et le nid à névroses des rapports filiaux, la complexité du désir et ses vents contraires. La jeune fille rebelle au franc parler roboratif n’échappe pas à son rôle de proie, partant, de victime. La mère, gouffre sans fond, mange à défaut d’être mangée. Même le loup n’en veut pas et sa faim sans fin provoque l’effroi. Le loup est un rockeur (Seb Martel) et le chasseur n’est pas celui que l’on croit (Raoul Fernandez). La grand-mère est reléguée à l’arrière plan. Elle existe, elle reste un enjeu du récit mais ne s’incarne pas. C'est un objet scénique étrange que ce spectacle qui ne suit pas une narration linéaire, qui nous perd et nous rattrape, nous lasse parfois et nous étonne souvent. L'intensité féroce de ses comédiennes n'y est pas pour rien.

Hasard de la programmation ou coïncidence voulue, "Au Bois" et "A la trace", en prenant des chemins divers et des formes aux antipodes, nous entraînent dans des récits de filiation douloureux et obscurs, non dénués d'humour pourtant. Les deux textes sont signés par des femmes et les spectacles brillent par l'interprétation de leurs actrices, toutes plus singulières et marquantes les unes que les autres.

Par Marie Plantin

Au Bois
Du 3 au 19 mai 2018

A la Trace
Du 2 au 26 mai 2018

A la Colline
15 Rue Malte Brun
75020 Paris
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