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Il était une femme, il était mille femmes… Portraits dansés et parole engagée

Présenté en ouverture d’Etrange Cargo à la Ménagerie de Verre, “I hope”, projet de Caroline Breton et Charles Chemin est une magnifique entrée en matière, un très beau premier pas dans ce festival privilégiant les formes performatives et l’hybridation des genres. 
Il était une femme. Il était deux femmes. Il était trois femmes. Il était mille femmes à travers les âges et les époques. Il était une seule femme mais multiple. Caroline Breton, qui est danseuse et comédienne avec une égale aisance, ose la démultiplication à l’infini d’elle-même ou d’une autre car qui est-on vraiment ? Ce que l’on donne à voir, cette mise en scène permanente de nous-même, est-ce nous ? A partir de matériaux iconographiques empruntés au corpus de photographies de Cindy Sherman et Francesca Woodman entre autres, Caroline Breton prend la pose, enchaîne les postures, comme un livre d’images en trois dimensions. Présence physique puissante, beauté franche, gestuelle précise, elle s’offre au regard en un déroulé d’arrêts sur image percutants. Chaque pose fait son effet, charrie toute une grammaire iconographique, un arrière-plan, un contexte dans lequel l’imaginaire s’engouffre. Car chacune s’offre comme une surface de projection. La neutralité du costume, la blancheur immaculée des accessoires (masque, os, perruque, casque de chantier, pinces à linge), fonctionnent comme une page blanche et annoncent le dernier tableau du spectacle, saisissant. Caroline Breton est l’interprète idéale de cet essai scénique insaisissable qui vient questionner le corps autant que l’image, le modèle et l’original, l’immobilité et le mouvement. Elle s’offre tout en disparaissant, elle est féminine et masculine, pure exécutante et intensément vibrante. Elle habite chaque geste pleinement. Et l’on découvre qu’une pose n’est vivante que lorsqu’elle naît du mouvement qui la précède.

Avec Charles Chemin à la mise en scène, tous deux composent une partition déroutante et passionnante, une chorégraphie épurée, accompagnée en live par Dom Bouffard qui donne corps à la bande son. Entre bruitage et musique électronique, sa création sonore insuffle ses ambiances urbaines et mystérieuses à ce qui se joue au plateau et habille puissamment le parcours spatial de la danseuse. Le caractère répétitif lié à l’enchaînement des poses se répercute sur la musique et vice-versa. Et ce qui pourrait sembler ténu de prime abord s’étoffe de manière exponentielle jusqu’à ce que la parole advienne, rencontre l’image, s’inscrive dans les poses. En français et en anglais, la sélection des textes s’emboîte avec justesse dans la partition physique sans que rien ne soit attendu. La visée féministe y est évidente, assumée, mais jamais convenue. Et Caroline Breton se révèle passeuse hors pair, une voix autant qu'un corps, qu'on écoute avec délectation. Et l’on découvre ce texte superbe de Virginia Woolf, “La Mort de la phalène”, au milieu de paroles de féministes américaines bien trempées. On jubile. 

Le spectacle est très construit, la partition très écrite, la dramaturgie solide, mais rien n’est figé dans le froid du marbre, tout vibre et palpite sur ce plateau immense et unique en son genre de la Ménagerie de Verre. Le spectacle avance à pas sûrs vers son apothéose, il semble rebrousser chemin pour aborder aux rives de l’archaïsme où les masques tombent.  Le final  est magnifique et électrisant au plus haut point. Toutes les couches qui façonnent nos identités féminines, après s’être superposées, laissent place au corps nu. La terre qui le recouvre laisse au sol une trace interchangeable. Et le corps de Caroline s’efface dans la surface du mur blanc, fait corps avec son support, ravivant le troublant cliché de Francesca Woodman disparaissant sous le papier peint.

De l’apparition à la disparition il n’y a qu’un pas, de l’existence à la mort, de la représentation à l’effacement de soi, de la présence à l’absence. L’art du portrait est une impossibilité en soi, une exploration sans fond. Charles Chemin et Caroline Breton l’explorent dans une incarnation pénétrante et offrent une performance ouverte sur l’infini. Comme si la scène n’avait pas de mur de fond.

Par Marie Plantin

I hope
Du 12 au 14 mars 2019
A la Ménagerie de Verre
12 Rue Léchevin
75011 Paris
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